Tribunal Criminal Tribunal for the Former Yugoslavia

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1 Le jeudi 9 février 2006

2 [Audience publique]

3 [L'accusé est introduit dans le prétoire]

4 [Le témoin est introduit dans le prétoire]

5 --- L'audience est ouverte à 9 heures 06.

6 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Qui représentera l'Accusation ?

7 Mme VALABHJI : [interprétation] Bonjour, Monsieur le Président. Je

8 m'appelle Nisha Valabhji, et je représente le bureau du Procureur.

9 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci, Madame Valabhji.

10 Le témoin peut-elle prononcer la déclaration solennelle, s'il vous plaît ?

11 LE TÉMOIN : [interprétation] Je déclare solennellement que je dirai la

12 vérité, toute la vérité et rien que la vérité.

13 LE TÉMOIN : JASNA DENONA [Assermenté]

14 [Le témoin répond par l'interprète]

15 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci beaucoup.

16 Mme VALABHJI : [interprétation] Est-ce que je peux commencer, Monsieur le

17 Président ?

18 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Allez-y.

19 Interrogatoire principal par Mme Valabhji :

20 Q. [interprétation] Bonjour, Madame le Témoin. Est-ce que vous

21 m'entendez ?

22 R. Oui.

23 Q. Pouvez-vous décliner votre identité, je vous prie ?

24 R. Jasna Denona.

25 Q. Quelle est votre nationalité ?

26 R. Je suis Croate.

27 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Nous n'avons pas entendu le nom du

28 témoin.

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1 Mme VALABHJI : [interprétation] Est-ce que vous souhaitez que je repose ma

2 question ?

3 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Non, c'est inutile.

4 Mme VALABHJI : [interprétation] Merci.

5 Q. En quelle année êtes-vous née ?

6 R. Je suis née le 22 septembre 1976.

7 Q. Où viviez-vous en 1991 ?

8 R. A Bruska.

9 Q. Avant cela, où habitiez-vous ?

10 R. A Bruska.

11 Q. Où avez-vous suivi vos études ?

12 R. J'ai été scolarisée pendant quatre ans à l'école primaire de Bruska, et

13 j'ai terminé mes études à l'école primaire de Benkovac.

14 Q. Quel âge aviez-vous en 1991 ?

15 R. J'avais 15 ans.

16 Q. Je souhaiterais vous poser quelques questions au sujet de Bruska.

17 Pourriez-vous nous décrire approximativement la composition de la

18 population de Bruska en 1991 ?

19 R. Il y avait entre 230 et 240 habitants.

20 Q. Marinovici est-il un hameau faisant partie de Bruska ?

21 R. Oui, il s'agit d'un hameau de Bruska, il s'agit d'une partie de Bruska.

22 Q. Vous souvenez-vous du nombre approximatif de foyers qui composaient ce

23 hameau ?

24 R. Il y avait environ huit foyers.

25 Q. Quelle était l'appartenance ethnique des habitants de Marinovici ?

26 R. C'était des Croates.

27 Q. Qu'en est-il de Bruska ?

28 R. Dans quatre ou cinq maisons vivaient des Serbes. Le reste de la

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1 population était Croate.

2 Q. Comment décririez-vous les rapports entre les familles serbes et les

3 habitants croates des villages ?

4 R. Les rapports étaient plutôt bon. Il n'y avait aucune hostilité. Rien ne

5 laissait à penser que nous connaîtrions de tels événements.

6 Q. En 1991, et notamment avant le mois de décembre 1991, vous est-il

7 arrivé de vous déplacer en dehors de votre village ?

8 R. Oui.

9 Q. Où êtes-vous allée ?

10 R. Surtout à Benkovac.

11 Q. Vous souvenez-vous avoir vu des soldats lors de vos déplacements ?

12 R. Oui.

13 Q. Vous souvenez-vous à quel moment de l'année 1991 vous les avez vus ?

14 R. A partir du mois de septembre 1991.

15 Q. Vous souvenez-vous de la tenue que portaient ces soldats ?

16 R. Ils portaient des uniformes de couleur vert olive, uniformes de la JNA.

17 A l'époque, certains d'entre eux portaient des uniformes de camouflage mais

18 ils n'arboraient aucun insigne particulier.

19 Q. Merci. Je souhaiterais que nous parlions des événements survenus le 21

20 décembre 1991. Où vous trouviez-vous le 21 décembre 1991 au soir ?

21 R. Chez moi à la maison.

22 Q. Qui se trouvait avec vous ?

23 R. J'étais là avec ma mère, ma voisine Jeka, ma voisine Soka et mon voisin

24 Dragan.

25 Q. Votre père était-il avec vous ce soir-là ?

26 R. Non. Mon père était à Zadar pour affaire, car il ne pouvait pas se

27 rendre à Zadar depuis Bruska pour le travail.

28 Q. Pourquoi ?

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1 R. Parce que les lignes de bus ne fonctionnaient pas.

2 Q. Vous souvenez-vous de la raison pour laquelle les lignes de bus ne

3 fonctionnaient pas ?

4 R. Des barrages avaient été érigés sur la route et les Serbes défendaient

5 leur Etat.

6 Q. Les voisins dont vous avez parlé, ceux qui se trouvaient à votre

7 domicile ce soir-là, étaient-ils Serbes ou Croates ?

8 R. Je ne peux pas vous répondre car je ne les ai pas vus. D'après ce

9 qu'ils ont dit, je suppose qu'ils étaient Serbes.

10 Q. En réalité, je souhaitais revenir sur ce que vous avez déclaré au sujet

11 de la soirée du 21 décembre. Vous avez déclaré que des voisins se

12 trouvaient à votre domicile ce soir-là. Vous avez mentionné leurs noms,

13 Jeka, Soka et Dragan. Ces personnes étaient-elles Croates ou Serbes ?

14 R. Soka était Serbe, Dragan et Jeka étaient Croates, ma mère également.

15 Q. Qu'avez-vous fait ce soir-là, vous, votre mère et vos voisins ?

16 R. Nous avons discuté des conditions de vie en général, de la vie.

17 Q. Vous souvenez-vous de l'heure qu'il était ?

18 R. Il était environ 19 heures 45.

19 Q. Que s'est-il passé ensuite ?

20 R. Quelqu'un a frappé à la porte. Je me suis levée et je suis allée

21 ouvrir. J'ai demandé qui était là. J'ai entendu la voix d'un homme qui

22 s'est présenté comme un membre de la police de Krajina. J'ai d'abord pensé

23 reconnaître cette voix, et je lui ai redemandé son nom. L'homme a répondu

24 une fois de plus que c'était la police de Krajina. J'avais peur et je lui

25 ai demandé une troisième fois, en haussant le ton : "Qui est à la porte ?"

26 et on m'a répondu une nouvelle fois : "La police de Krajina. Les hommes de

27 Martic. Ouvrez la porte." J'ai entendu une rafale de tirs à l'extérieur.

28 Je suis revenue dans la pièce où nous étions assis et j'ai dit que

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1 c'étaient les policiers de Krajina à la porte. Mon voisin Dragan s'est levé

2 et il est allé à la porte d'entrée. C'était le seul homme parmi nous et il

3 voulait sans doute nous protéger.

4 Q. Que s'est-il passé alors ?

5 R. J'ai entendu que Dragan ouvre la porte, et j'ai entendu les hommes dire

6 : "Dragan, qu'est-ce que tu fais dans la maison de Boro ?" J'en ai conclu

7 qu'ils connaissaient Dragan car ils connaissaient son prénom, et qu'il

8 savait à qui appartenait la maison, Boro étant le prénom de mon père. Il a

9 répondu que nous discutions que nous ne faisions rien de particulier. Il

10 leur a demandé s'il pouvait aller voir sa mère afin de l'informer de ce qui

11 se passait parce qu'il pensait sans doute qu'on allait l'emmener. Ma mère

12 nous a alors convaincu d'essayer de nous enfuir.

13 Q. Vous êtes-vous enfuis de la maison ?

14 R. Oui.

15 Q. Où êtes-vous allée ?

16 R. Nous nous sommes enfuis dans le jardin et nous avons traversé le jardin

17 pour sauter par-dessus un mur. Au moment où nous grimpions sur le mur, j'ai

18 entendu une rafale de tirs derrière moi à quatre ou cinq mètres de

19 distance. Il y avait des lumières, et il faisait sombre à cette heure-ci.

20 Il y a eu une deuxième rafale de tirs et j'ai été touchée. C'est ainsi que

21 j'ai été blessée.

22 Q. Pouvez-vous nous dire ce qui s'est passé après cela ?

23 R. J'ai été touchée au niveau de la hanche et du bras. Je ne pouvais plus

24 bouger. Ma mère se trouvait à deux ou trois mètres devant moi. Elle est

25 revenue sur ses pas pour m'aider à franchir un mur pour arriver dans les

26 vignes.

27 Q. Combien de temps êtes-vous restés derrière ce mur ?

28 R. Deux heures environ.

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1 Q. Est-ce que vous avez demandé aux personnes qui vous accompagnaient

2 d'aller chercher de l'aide ?

3 R. Oui. Nos voisines Jeka et Soka se trouvaient avec nous derrière le mur.

4 Elles ont d'abord pansé mon bras de façon à arrêter l'hémorragie. Elles se

5 sont servies de leurs vêtements pour faire un garrot. Lorsque la douleur

6 est devenue insupportable, j'ai demandé à Soka d'aller chercher son époux

7 Sveto, car c'était le seul à avoir une voiture. Je souhaitais qu'il m'amène

8 voir le médecin. Je ne pouvais plus supporter la douleur. Elle m'a dit

9 qu'elle n'avait aucune idée de l'endroit où se trouvait Sveto et qu'elle

10 avait peur d'entrer dans la maison à cause des tirs.

11 Q. Que s'est-il passé ensuite ?

12 R. Après cela, ma voisine Jeka m'a dit qu'elle allait voir ce qui se

13 passait dans la maison voisine. Il semblait qu'il y ait des tirs, et elle

14 était inquiète du fait que l'on n'entende rien. Cette maison, qui était la

15 plus proche de l'endroit où nous nous trouvions, appartenait à Roko

16 Marinovic, qui a été tué cette nuit-là.

17 Q. Etes-vous allés en direction de la maison de Roko Marinovic ?

18 R. Oui. Nous nous sommes dirigés vers sa maison. Avant d'y arriver, nous

19 avons entendu Jeka crier, geindre et prononcer des noms.

20 Q. Savez-vous pourquoi elle criait, pourquoi elle geignait ainsi ?

21 R. Parce qu'ils étaient morts.

22 Q. Qui était mort ?

23 R. A l'entrée de la cour, elle a trouvé le corps sans vie de son mari,

24 Petar Marinovic ainsi que celui de son voisin, Petar Draca.

25 Q. Avez-vous vu ces hommes vous aussi ?

26 R. Je souhaiterais apporter une correction. Ce n'était pas Petar Draca

27 mais Sveto Draca. J'ai vu cela à l'écran devant moi. Dans la cour située

28 devant la maison se trouvait Roko Marinovic et Dusko Marinovic, son fils.

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1 Il était mort lui aussi.

2 Q. Combien de personnes gisaient ainsi sans vie à côté de la maison ?

3 R. Quatre.

4 Q. Etes-vous alors entrés dans la maison de Roko Marinovic ?

5 R. Oui, je suis entrée. Ma mère a enlevé mes vêtements qui étaient

6 imprégnés de sang, a trouvé des pansements et a pansé mes blessures.

7 Q. Y avait-il quelqu'un dans la maison ?

8 R. Oui. Ljilja Marinovic se trouvait dans la maison. C'était la femme du

9 défunt Dusko Marinovic.

10 Q. Que vous a-t-elle dit ?

11 R. Elle nous a dit que son beau-frère Ante était blessé et qu'il était

12 allé à Kalanjeva Draga, un hameau situé à proximité de Bruska. Il s'était

13 rendu là-bas. Mais elle ne savait pas s'il était parvenu à pénétrer dans le

14 hameau ou non.

15 Q. Que s'est-il passé après cela ?

16 R. Joso Marinovic est arrivé. C'est le père de Dragan Marinovic qui a été

17 tué. Il nous a dit que son fils et son épouse avaient été tués. C'est ainsi

18 que j'ai appris que deux autres personnes avaient été tuées.

19 Q. Vous a-t-il rapporté la manière dont ils avaient été tués ?

20 R. Non.

21 Q. D'autres personnes sont-elles venues dans la maison plus tard ce soir-

22 là ?

23 R. Oui. Après lui, Dusan Draca est arrivé. C'était le père de Sveto Draca

24 qui avait été tué. Il nous a dit qu'à la sortie de notre hameau se

25 trouvaient quatre personnes sans vie, et qu'il n'avait pas pu voir leur

26 visage car il faisait nuit. Nous nous sommes doutés de l'identité de ces

27 personnes. Cela a été confirmé le lendemain matin à l'aube.

28 Q. Qui étaient ces personnes qui avaient été tuées ?

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1 R. Il y avait Krsto Marinovic, son épouse, Drasa Marinovic, Stana

2 Marinovic et sa belle-mère, Masa Marinovic.

3 L'INTERPRÈTE : Il ne s'agissait pas de la belle-mère mais de la belle-

4 soeur.

5 Mme VALABHJI : [interprétation]

6 Q. Avez-vous appris la manière dont ces personnes avaient été tuées ?

7 R. Le lendemain matin, ma mère et notre voisine Kata sont allées les voir.

8 Elles nous ont dit qu'ils avaient été abattus. Leurs corps étaient criblés

9 de balles.

10 Q. En ce qui concerne les morts que vous avez vus près de la maison de

11 Roko Marinovic, avez-vous pu voir comment ils avaient été tués ?

12 R. Tous avaient été tués avec des armes.

13 Q. Combien de personnes ont été tuées dans votre hameau cette nuit-là ?

14 R. Dix.

15 Q. Sur ces dix personnes qui ont été tuées, combien étaient des Serbes et

16 combien étaient des Croates ?

17 R. Il y avait un Serbe, et les neuf autres étaient Croates.

18 Q. Est-ce que ces victimes étaient des soldats ou est-ce qu'ils étaient

19 des militaires d'une armée ou une autre ?

20 R. Les Croates n'appartenaient à aucune force armée. Zveto Draca était

21 membre de la JNA, qui était une force armée de l'époque. Il portait

22 l'uniforme vert olive et il avait été mobilisé.

23 Q. Est-ce que vous vous rappelez ce qu'il pensait sur la mobilisation ?

24 Est-ce qu'il avait un point de vue concernant la mobilisation ?

25 R. D'après ce qu'il avait dit, il ne voulait pas être mobilisé. A

26 plusieurs reprises, il a refusé d'être mobilisé. Mais pour finir, il a été

27 mobilisé de force. Il est vraisemblable qu'il n'y avait rien qu'il pouvait

28 faire pour y échapper.

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1 Q. Savez-vous ce qu'il faisait cette nuit-là ?

2 R. Il était simplement venu ce soir-là jouer aux cartes, passer un certain

3 temps avec des amis.

4 Q. Savez-vous s'il portait ou non une arme ce soir-là ?

5 R. Pour autant que je sache, non, il n'en portait pas.

6 Q. Comment pourriez-vous qualifier ses relations avec les familles

7 croates ?

8 R. C'était de bonnes relations, des relations amicales.

9 Q. Savez-vous si une quelconque des autres personnes qui ont été tuées au

10 cours de cette nuit-là portait des armes ?

11 R. Non, ils n'en portaient pas.

12 Q. Lorsque vous avez entendu frapper à la porte cette nuit-là, est-ce que

13 vous vous êtes fait une idée du nombre d'hommes qu'il y avait là ?

14 R. D'après mon estimation, ils étaient trois pour autant que j'ai pu le

15 dire de derrière une porte.

16 Q. Comment êtes-vous arrivée à supposer cela ?

17 R. Puisqu'il y avait une nuit de pleine lune, j'ai pu voir les silhouettes

18 de ces personnes par la partie vitrée de la porte. La deuxième personne qui

19 me parlait se trouvait à côté de la porte sur ma gauche. La troisième

20 personne, c'était celui qui a tiré à côté de la maison.

21 Q. Lorsque vous étiez en train de vous enfuir de chez vous, est-ce que

22 vous avez entendu ces hommes dire quelque chose d'autre ?

23 R. Oui. L'un d'entre eux a crié : "Ils se sont échappés," lorsqu'ils nous

24 ont vu sauter le mur. Ils ont dit : "Ils se sont échappés, ils s'enfuient."

25 Cela, c'est quand on a commencé à tirer.

26 Q. Je vous remercie. Je voudrais maintenant passer au lendemain. Que

27 s'est-il passé le lendemain ?

28 R. Le jour suivant, personne appartenant aux autorités de l'époque n'est

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1 venu nous voir. Nous n'avons pas obtenu d'aide médicale ou de traitements.

2 C'est seulement tard dans la soirée, vers 8 heures du soir que --

3 Q. Que s'est-il passé à 8 heures du soir ?

4 L'INTERPRÈTE : Il s'agit de 18 heures.

5 Mme VALABHJI : [interprétation] Bien.

6 Q. Que s'est-il passé à 18 heures le jour suivant, dans la soirée ?

7 R. L'ambulance est arrivée et une femme est arrivée. Elle m'a dit qu'elle

8 appartenait à la police de Benkovac. Elle a recueilli une déclaration que

9 j'ai faite sur ce qui s'était passé au cours de cette soirée.

10 Q. Où est-ce que l'ambulance vous a conduit ?

11 R. Au centre médical à Benkovac, puis par la suite à l'hôpital de Knin.

12 Q. Qu'est-ce que vous avez eu comme traitement ? Comment vous a-t-on

13 soigné ?

14 R. J'ai été hospitalisée à Knin. On m'a fait une opération, j'ai subi une

15 opération. J'y suis restée une semaine. J'ai également pris des médicaments

16 après mon opération chirurgicale.

17 Q. Après votre séjour d'une semaine à l'hôpital, où vous êtes-vous

18 rendue ?

19 R. Je suis allée chez les parents de Ljilja Marinovic, parce qu'elle est

20 venue me chercher ainsi que son beau-frère Ante de l'hôpital à ce moment-

21 là. Puisqu'elle était allée déjà habiter auprès de ses parents - je veux

22 dire après ces événements tragiques - nous avons habité chez eux pendant

23 deux jours.

24 Q. Après cela, où êtes-vous allée habiter ?

25 R. Après cela, je suis retournée à Bruska. J'y suis restée jusqu'au 10

26 janvier 1992.

27 Q. Comment ressentiez-vous les choses après tout ce qui s'était passé en

28 restant dans cette maison ?

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1 R. C'est difficile à décrire, c'est difficile à dire avec des mots.

2 C'était terrible. Je ne saurais vraiment pas comment vous décrire cela.

3 Q. Passons au début de l'année 1992. Après que vous -- non, je retire ma

4 question.

5 Que s'est-il passé après le 10 janvier ?

6 R. J'avais une autre opération chirurgicale qui avait été prévue à

7 l'hôpital de Knin. Je devais subir une autre intervention, parce que

8 j'avais une blessure assez importante au bras, et à cause des dimensions de

9 cette blessure, ils n'avaient pas pu la suturer complètement du premier

10 coup. Il était donc nécessaire d'avoir une autre intervention qui avait été

11 prévue pour plus tard. Lorsque je suis arrivée à Knin, l'hôpital était

12 plein à craquer, et ils n'avaient plus de lits, et donc je n'ai pas pu être

13 admise. Je n'ai pas pu séjourner à l'hôpital, et j'ai habité chez mon

14 ancien professeur qui vit à Knin. Je suis restée auprès d'elle jusqu'au 15

15 janvier. Après cela, j'ai pu entrer à l'hôpital le 15, de sorte qu'on a pu,

16 à ce moment-là, suturer comme il le fallait, mon bras.

17 Q. Comment s'est passé ce séjour à l'hôpital ?

18 R. J'y suis restée deux jours et j'ai pu quitter l'hôpital le 17 janvier.

19 Ce jour-là je suis retournée à nouveau à Bruska.

20 Q. J'ai quelques autres questions à vous poser concernant les blessures

21 que vous avez subies pendant la nuit du 21. Après janvier 1992, avez-vous

22 eu besoin d'autres interventions chirurgicales ?

23 R. Oui. J'ai encore eu une intervention en avril 1992, et cela a eu lieu à

24 Zagreb. Puis à nouveau en 1996 et cela a eu lieu à Zadar.

25 Q. Et après ?

26 R. La dernière intervention chirurgicale a eu lieu en 1999 à Rijeka, en

27 novembre 1999.

28 Q. Aujourd'hui comment va votre bras ?

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1 R. J'ai des dommages permanents et une incapacité permanente de 50 %, et

2 mon bras droit est beaucoup plus faible que mon bras gauche et il est

3 quelque peu déformé.

4 Q. Est-ce qu'à un moment quelconque vous êtes retournée dans votre maison

5 de famille à Bruska ?

6 R. Voulez-vous dire après ces événements ou que voulez-vous dire ?

7 Q. Oui.

8 R. Oui, après 1995.

9 Q. Comment avez-vous trouvé votre maison familiale ?

10 R. La maison avait été pillée, l'intérieur avait été détruit, on y avait

11 stocké des munitions. Elle avait dû être utilisée comme une sorte de dépôt

12 pendant que nous étions absents, depuis notre départ.

13 Q. Avez-vous entendu parler des personnes tuées dans d'autres villages de

14 la région ?

15 R. Oui.

16 Q. Comment l'avez-vous appris ?

17 R. Par les médias, à la télévision et dans les quotidiens.

18 Q. Vous rappelez-vous de quels villages il s'agissait ?

19 R. Skabrnja, Nadin, Ervanik [phon], Medvidja.

20 Q. Comment qualifieriez-vous ces villages du point de vue ethnique, du

21 point de vue de leur population, vous pouvez le décrire ?

22 R. Skabrnja était habité uniquement par des Croates. Nadin avait une

23 population mixte et Medvidja de même, population mixte.

24 Q. Vous rappelez-vous quand approximativement vous avez appris cela par

25 les médias ?

26 R. Pour Skabrnja, cela a eu lieu en novembre 1991. Nadin à peu près à la

27 même époque, et en janvier ou février 1992 pour Medvidja.

28 Q. Remontant à la période qui a suivi les tueries qui avaient eues lieu à

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1 Bruska, vous rappelez-vous si on a rendu compte de ces meurtres dans les

2 médias à l'époque ?

3 R. Oui.

4 Q. Est-ce que vous avez lu des articles ou entendu des récits dans les

5 médias ou est-ce que vous avez appris cela de votre manière ? Comment est-

6 ce que vous l'avez appris ?

7 R. Pour ce qui est de la télévision croate, je ne l'ai pas vue moi-même,

8 mais on m'en a parlé lorsque je suis arrivée à Zadar. On m'a dit qu'il en

9 avait été question à la télévision croate parce qu'à Bruska, on ne pouvait

10 pas voir la télévision croate à l'époque. Les quotidiens à Knin ont rendu

11 compte de ces événements. C'étaient des articles assez courts à ce sujet.

12 Q. Est-ce que vous avez été auditionnée sur ce qui s'est passé à Bruska

13 après que cela ait eu lieu ?

14 R. Oui.

15 Q. Et qui vous a interrogée ?

16 R. Pour commencer, comme je l'ai déjà dit, il y avait eu cette dame qui

17 était de la police. Je ne sais pas son nom, parce qu'en fait, elle ne s'est

18 pas présentée. Plus tard, lorsque j'étais à l'hôpital à Knin, on a

19 recueilli une déclaration. C'est Milan Burza qui a recueilli cette

20 déclaration, c'était un fonctionnaire de la police, et un représentant de

21 la JNA est venu également mais il ne s'est pas présenté non plus.

22 Q. Est-ce que d'autres personnes vous ont interrogée, d'après vos

23 souvenirs ?

24 R. En 1992, oui, à Zadar.

25 Q. Vous rappelez-vous qui vous a interrogée à Zadar ?

26 R. Un fonctionnaire de police, mais je ne parviens pas à m'en souvenir.

27 Q. Lorsque vous avez été interrogée, est-ce que vous avez dit à quelle

28 unité ou à quelle armée appartenaient ces hommes, je veux parler des hommes

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1 qui sont venus chez vous le 21 décembre 1991 ?

2 R. Oui. J'ai dit dans ma déclaration que c'étaient des hommes qui

3 appartenaient aux milices de Krajina, et que c'étaient des hommes de

4 Martic.

5 Q. N'avez-vous jamais entendu parler d'une enquête concernant les meurtres

6 dans votre village de Bruska ?

7 R. Non, je n'en sais rien.

8 Q. N'avez-vous jamais entendu dire que des personnes avaient été punies

9 pour ces meurtres ?

10 R. Non. Je ne sais pas que quiconque ait été puni pour cela.

11 Mme VALABHJI : [interprétation] Monsieur le Président, Madame le Juge,

12 Monsieur le Juge, il faudrait maintenant que je présente un document. C'est

13 le document qui porte le numéro ERN 02915460 pour la version en B/C/S.

14 Malheureusement, je n'arrive pas à voir l'écran pour le moment. Je pense

15 que pour le moment on est en train de faire un essai. Est-ce que le

16 document apparaît à l'écran ? Oui, maintenant oui.

17 Q. Madame le Témoin, je vous ai montré le document lors du récolement que

18 nous avons fait hier ensemble. L'aviez-vous vu avant cela ?

19 R. Non, jamais.

20 Mme VALABHJI : [interprétation] Est-ce que l'on pourrait faire défiler le

21 document pour aller jusqu'à la fin ? Pour la version en B/C/S, il n'y a

22 qu'une seule page, mais pour l'anglais, il y en a deux. Si on pouvait aller

23 à la fin du texte, en faisant dérouler le texte. Nous y sommes ? Bien.

24 Pourrait-on, s'il vous plaît, bouger légèrement le document de façon à ce

25 que l'on puisse voir pleinement le nom inscrit au bas du document. Je vous

26 remercie.

27 Q. Madame le Témoin, est-ce que vous reconnaissez le nom qui figure à la

28 fin de ce document ?

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1 R. Oui. C'est le nom de Milan Burza.

2 Q. Vous rappelez-vous avoir parlé à cette personne après les événements

3 dont il est question ?

4 R. Oui, je lui ai parlé une fois.

5 Q. Est-ce que vous pourriez nous en parler de cet entretien ?

6 R. C'est essentiellement quand il m'a demandé de lui parler des événements

7 et je l'ai également rencontré une fois lorsque je suis rentrée chez moi

8 dans ma maison. Si on remonte dans le temps, c'est au moment où je suis

9 retournée à Bruska après avoir quitté la maison des parents de Ljilja, et

10 Milan Burza nous a emmenés depuis la gare des autobus à Benkovac jusqu'à

11 Bruska dans une voiture de la police.

12 Q. Lorsque vous lui avez parlé des événements, est-ce que vous vous

13 rappelez quand cela a eu lieu, quand cette conversation a eu lieu ?

14 R. C'était en décembre. J'étais à l'hôpital et je ne peux pas me rappeler

15 le jour précis où cela a eu lieu.

16 Q. Bien. Madame le Témoin, prenez, s'il vous plaît, un instant pour lire

17 ce document.

18 Mme VALABHJI : [interprétation] Si on remonte dans le texte, on recommence

19 au début, puis lentement on progresse dans le texte. Je sais que la qualité

20 du document n'est pas très bonne malheureusement, n'est pas très bien

21 reproduite. J'ai également une copie papier juste au cas où ce serait plus

22 facile pour quelqu'un de voir le texte sur une page imprimée plutôt qu'à

23 l'écran.

24 Est-ce que je pourrais avoir l'aide de l'Huissier, s'il vous plaît,

25 pour remettre également une copie papier au cas où cela rendrait les choses

26 plus faciles ?

27 Q. Avez-vous fini d'étudier ce document ?

28 R. Oui.

Page 1284

1 Q. Est-ce que vous connaissiez la teneur de ce document ?

2 R. Autant que je puisse le dire, parce que c'est assez difficile à lire,

3 certaines choses sont exactes et d'autres ont été quelque peu modifiées.

4 Q. Bien. A votre avis, qu'est-ce qui a été modifié ?

5 R. Par exemple, le fait que Dragan a demandé qui était là lorsqu'on a

6 frappé à la porte. Ce n'est pas vrai. J'ai demandé et je leur ai parlé. En

7 fait, je ne peux pas me rappeler qu'elle était la direction d'où

8 provenaient les coups de feu à cause de la douleur. C'est quelque chose que

9 je n'ai jamais dit. Cette phrase n'a jamais passé mes lèvres. J'ai

10 également dit que c'étaient des membres de la milice de la Krajina, les

11 hommes de Martic, et je ne sais pas pour quelle raison ceci n'a pas été

12 consigné par écrit dans ce document. Ceci est quelque peu résumé comme

13 façon de rendre compte de ceci quand je compare avec le compte rendu

14 effectif de ce qui s'est passé cette nuit-là.

15 Q. Hormis ces quelques points que vous avez soulignés, est-ce que ce récit

16 correspond dans les grandes lignes à la réalité ?

17 R. Ce détail que j'ai cité, que nous n'avons pas eu d'électricité pendant

18 six jours, en réalité c'était trois jours, pour le reste tout ceci s'y

19 trouve. Mais je ne sais pas très bien ce que signifient ces dates. Ces

20 dates qui se trouvent en haut, à gauche de la page, je ne sais pas à quoi

21 celles-ci font référence. S'il s'agit de la date à laquelle la déclaration

22 a été recueillie, ceci est absolument inexact car cela ne correspondait pas

23 à ce jour-là.

24 Q. Est-ce que cela aurait pu se produire à la date qui se trouve à la

25 troisième ligne, sous le terme, "Procès-verbal officiel" ? C'est la date du

26 27 décembre. Est-ce que cela est plus plausible ?

27 R. Cela correspond davantage. Le 27, cela peut être la date, mais je n'en

28 suis pas tout à fait certaine. Néanmoins, je puis vous assurer que cela n'a

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1 certainement pas été le 25 décembre.

2 Mme VALABHJI : [interprétation] Madame et Messieurs les Juges, je souhaite

3 verser ce document au dossier, s'il vous plaît.

4 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Ce document est versé au dossier et

5 admis. Est-ce que nous pourrons avoir un numéro de cote, s'il vous plaît ?

6 M. LE GREFFIER : [interprétation] Ce sera la pièce numéro 134, Madame et

7 Messieurs les Juges.

8 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Je vous remercie.

9 Mme VALABHJI : [interprétation] Je vous remercie.

10 Q. Pardonnez-moi.

11 Mme VALABHJI : [interprétation] Monsieur le Greffier, pourriez-vous

12 parcourir le document et nous indiquer le haut du document, la partie qui

13 se trouve en haut à gauche ? Merci.

14 Q. Madame le Témoin, pourriez-vous lire les deux premières lignes au-

15 dessus de la date et du numéro ?

16 Peut-être que ma question n'était pas tout à fait claire. Je vais la

17 répéter. Ici, nous regardons les deux premières lignes qui se trouvent tout

18 à fait en haut du document, en haut à gauche, ce sont deux phrases assez

19 courtes.

20 Je demande au témoin de bien vouloir les lire à voix haute.

21 R. "SUP Knin et SJB Benkovac."

22 Q. Une dernière question. L'auteur de ce document dont nous avons déjà

23 parlé, était-ce un Croate ou un Serbe ?

24 R. Il était Serbe.

25 Q. Merci.

26 Mme VALABHJI : [interprétation] Madame, Messieurs les Juges, je n'ai plus

27 de questions à poser.

28 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Je souhaite simplement regarder la fin

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1 de ce document, le document original en B/C/S. Merci beaucoup.

2 Mme VALABHJI : [interprétation] Merci beaucoup, Monsieur le Président. Je

3 n'ai plus de questions.

4 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci.

5 Maître Milovancevic ?

6 Contre-interrogatoire par M. Milovancevic :

7 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Merci, Monsieur le Président.

8 Q. [interprétation] Madame Denona, je suis conseil de la Défense. Je

9 représente M. Martic. D'après notre Règlement, la Défense est autorisée à

10 vous poser quelques questions après l'Accusation. Je vais vous poser des

11 questions à propos de ces événements.

12 Vous avez dit qu'il s'agissait de la soirée du

13 21 décembre 1991, et que vous étiez chez vous en présence de votre mère et

14 deux voisines, l'une qui s'appelait Soka et qui était Serbe, et l'autre qui

15 était une de vos voisines qui était Croate, Jeka Marinovic; est-ce exact ?

16 R. Oui, c'est exact. Il y avait Dragan également.

17 Q. Etant donné que nous nous comprenons, il faut faire une pause entre la

18 fin de ma question et le début de votre réponse de façon à ce que nos

19 propos puissent être interprétés correctement et consignés au compte rendu

20 d'audience. Donc, il y avait ces quatre femmes, et le seul homme qui se

21 trouvait dans la maison était Dragan Marinovic. Quel âge avait-il ?

22 R. Il avait 23 ans.

23 Q. Dragan Marinovic est Croate. Telle est son appartenance ethnique,

24 n'est-ce pas ?

25 R. Oui.

26 Q. Dans votre déclaration, vous avez expliqué que votre voisine, Sofia

27 Draca, appartenait à une des deux familles serbes du village.

28 R. Oui. Il y avait quatre familles serbes ou plutôt, foyers à Bruska. Il y

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1 avait deux maisons qui se trouvaient à Donja Bruska et deux foyers Draca

2 qui se trouvaient plus près de notre maison.

3 Q. Vous avez également dit dans votre déclaration que ce soir-là, votre

4 père était absent, ainsi que vos deux surs et votre frère qui se

5 trouvaient à Zadar, qu'ils étaient à l'école; est-ce exact ?

6 R. Oui.

7 Q. Vous avez dit que vers 20 heures, quelqu'un a frappé à la porte, et que

8 lorsque vous avez demandé pour la première fois qui était là, la voix vous

9 semblait familière. Vous avez entendu la voix dire pour la deuxième fois :

10 "C'est la police de Krajina. Ouvrez." Lorsque vous avez entendu cette voix,

11 quelqu'un a répondu une seconde fois. Etait-ce la même voix que celle que

12 vous avez entendue la première fois répondre à votre question ?

13 R. Les trois fois, c'était toujours la même voix.

14 Q. Vous avez dit qu'après avoir répondu la deuxième fois, la police de

15 Krajina a dit : "Ouvrez." Vous avez entendu une rafale de coups de feu, et

16 c'est à ce moment-là que vous avez décidé de quitter la maison ?

17 R. Non. Ce n'est qu'après que la police de Krajina, les hommes de Martic,

18 nous ont parlé pour la troisième fois que j'ai entendu une rafale de coups

19 de feu.

20 Q. Lorsque vous êtes retournée dans la cuisine, vous avez dit que Dragan

21 Marinovic a dit qu'il allait ouvrir la porte car c'était le seul homme de

22 la maison; est-ce exact ?

23 L'INTERPRÈTE : L'interprète précise que si le témoin a répondu,

24 l'interprète n'a pas entendu sa réponse.

25 M. MILOVANCEVIC : [interprétation]

26 Q. Vous avez dit que lorsqu'il a ouvert la porte, Dragan Marinovic a dit :

27 "Si vous voulez m'emmener, laissez-moi au moins voir ma mère avant."

28 R. C'est exact.

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1 Q. Dans la déclaration que vous avez faite à l'Accusation et dans les

2 réponses que vous avez fournies aujourd'hui, vous avez déclaré que vous

3 étiez quatre à fuir la maison sur recommandation de votre mère, et que vous

4 avez traversé le jardin pour vous enfuir dans un champ derrière le mur;

5 est-ce exact ?

6 R. Oui.

7 Q. Vous souvenez-vous de ceci, avant ces mots prononcés par Dragan

8 Marinovic : "Avant de m'emmener, laissez-moi voir ma mère." Avez-vous vu

9 autre chose qui aurait pu faire peur à votre mère et à vous-même ?

10 R. Non. Ce n'est que cette conversation que j'ai entendue lorsqu'ils lui

11 ont demandé : "Dragan, qu'est-ce que tu fais dans la maison de Boro ?"

12 Q. N'est-il pas exact de dire qu'à la question : "Dragan, que fais-tu dans

13 la maison de Boro," il a répondu en disant : "Rien de particulier. Nous

14 sommes juste en train de nous voir entre amis." C'est après qu'il a dit :

15 "Si vous devez m'emmener, laissez-moi voir ma mère avant."

16 R. Attendez, je vais réfléchir. Lorsqu'ils lui ont posé la question, il a

17 dit : Non, nous ne faisons rien de particulier, nous sommes simplement en

18 train de parler. C'est exact.

19 Q. L'autre situation que vous avez décrite au cours de cette soirée

20 tragique, vous avez traversé le champ, il faisait nuit. Vous dites que la

21 lune brillait, et vous avez entendu quelqu'un dire : "Ils s'en vont." C'est

22 à ce moment-là que vous avez entendu un coup de feu ?

23 R. Oui, j'ai entendu une personne crier. J'ai entendu dire :

24 "Ils s'en vont." Ensuite, j'ai entendu un premier coup de feu, et le second

25 coup de feu m'a atteint à la jambe.

26 Q. Dans votre déclaration, vous avez dit que lorsque deux de vos voisins

27 ont réussi à passer de l'autre côté de mur, vous courriez derrière votre

28 mère, et vous avez senti quelque chose de très chaud au niveau de la jambe

Page 1289

1 et vous êtes tombée. Est-ce à ce moment-là que vous avez réalisé que vous

2 étiez blessée ?

3 R. Oui. Je ne pouvais plus bouger. C'est à ce moment-là que je me suis

4 rendue compte qu'on m'avait tiré dessus.

5 L'INTERPRÈTE : Je demande à ce que le conseil et le témoin ralentissent

6 entre les questions, fassent une pause entre les questions et les réponses.

7 M. MILOVANCEVIC : [interprétation]

8 Q. Votre mère est venue vous chercher, vous a fait passer ce mur -- ou

9 plutôt on a pansé votre blessure avec des bouts de vêtements ?

10 R. Oui. Ils ont enlevé leurs vêtements pour essayer de faire un bandage et

11 empêcher le saignement. Ils m'ont recouverte de leurs vêtements parce que

12 j'avais froid et je saignais. Ils ont essayé de me soulager.

13 Q. Vous avez dit que vous avez passé environ deux heures dans le froid

14 derrière le mur ?

15 R. Oui.

16 Q. Et que la douleur devenait insoutenable. Vous avez demandé à Soka Draca

17 d'aller chercher son mari qui avait une voiture; est-ce exact ?

18 R. Oui.

19 Q. Vous avez expliqué que Soka avait trop peur pour cela. Jeka Marinovic

20 s'est rendue à la maison qui était la plus proche de la votre, et

21 lorsqu'elle est parvenue à la maison, elle a commencé à pleurer et à crier

22 le nom de certaines personnes. Est-il exact de dire qu'à l'entendre crier,

23 vous l'avez rejointe à l'endroit où se trouvait Jeka, l'endroit que vous

24 avez décrit ?

25 R. Nous serions parvenues à la maison de toute façon. Elle était juste

26 devant nous, et nous étions derrière car ma mère me portait en quelque

27 sorte.

28 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Monsieur le Président, étant donné qu'il

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1 est 10 heures 15, peut-être que c'est un moment opportun pour faire une

2 pause. Merci, Monsieur le Président.

3 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci, Maître Milovancevic.

4 Nous allons faire une pause d'une demi-heure et revenir à

5 10 heures 15.

6 --- L'audience est suspendue à 10 heures 15.

7 --- L'audience est reprise à 10 heures 45.

8 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Maître Milovancevic.

9 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Merci, Monsieur le Président.

10 Q. Madame Denona, nous nous sommes arrêtés au moment où nous avons parlé

11 du moment où vous avez vu Jeka se rendre dans la maison de Roko Marinovic,

12 lorsqu'elle a commencé à hurler et à citer le nom de personnes. Vous dites

13 que vous l'avez rejointe avec votre mère, et vous avez vu les corps morts

14 des personnes qui avaient été tuées dans la cour de la maison; est-ce

15 exact ?

16 R. Oui.

17 Q. Vous nous avez dit que cette maison appartenait à Roko Marinovic et que

18 près du portail, vous avez vu le corps de Petar Marinovic par terre, et à

19 deux mètres de là, le corps de Sveto Draca. Lorsque vous êtes entrée dans

20 la cour, vous avez également vu les corps de Roko Marinovic et de son fils,

21 Dusko Marinovic, qui ont été tués; est-ce exact ?

22 R. Oui.

23 Q. Vous avez expliqué que Sveto Draca, qui était un de vos voisins, était

24 un Serbe et mobilisé au sein de la JNA, et qu'il portait l'uniforme vert

25 olive de la JNA. Je n'ai pas tout à fait compris. Est-ce qu'il portait cet

26 uniforme ce soir-là ou est-ce qu'il portait tout le temps cet uniforme ?

27 R. Il portait cet uniforme ce soir-là, car il avait été mobilisé et ce

28 jour-là, il était sans doute en permission.

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1 Q. Savez-vous comment se faisait-il que Sveto Draca se trouvait dans la

2 maison de Roko Marinovic ? Savez-vous cela ? Qu'est-ce qu'il faisait là ?

3 R. Il s'y est rendu le soir pour passer un moment. Il est allé voir Dusko,

4 car c'était un bon ami à lui.

5 Q. Merci. Au moment où vous êtes entrée dans la cour de Roko Marinovic et

6 que vous avez vu ces malheureux à terre, qui avaient été tués, y compris

7 Roko Marinovic et son fils Dusko Marinovic, vous nous avez expliqué que

8 vous êtes entrée dans la maison, et que vous y avez rencontré Ljilja

9 Marinovic, la femme de Dusko Marinovic, qui avait été tuée; est-ce exact ?

10 R. Oui.

11 Q. Vous nous avez dit qu'au moment où vous êtes entrée dans la maison,

12 vous avez vu Ljilja descendre l'escalier, et elle vous a dit qu'elle se

13 trouvait en haut au moment où ils sont entrés, et qu'ils ont tué les quatre

14 hommes; est-ce exact ?

15 R. Oui.

16 Q. Vous nous avez expliqué que ce soir-là, Ljilja Marinovic, la femme de

17 Dusko Marinovic qui avait été tué, se trouvait en haut avec deux de ses

18 enfants, Jure, qui avait un an et demi, et sa fille Sonja, qui avait un peu

19 plus de deux ans. Les enfants de Sveto et

20 Soka Draca, ce dernier qui était avec vous le soir où on vous a tiré de

21 dessus.

22 Mme VALABHJI : [interprétation] Excusez-moi, Madame, Messieurs les Juges,

23 est-ce que Me Milovancevic cite le compte rendu d'audience de l'audience

24 d'aujourd'hui ?

25 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Maître Milovancevic ?

26 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Monsieur le Président, je pose des

27 questions qui découlent directement de la déclaration faite par le témoin

28 au bureau du Procureur. La déclaration nous a été remise et je souhaite en

Page 1292

1 vérifier le contenu bien que le contenu général de cette déclaration a été

2 confirmé par le témoin aujourd'hui. Si cela s'avère nécessaire je peux

3 citer les pages en questions. Je souhaitais simplement gagner du temps,

4 c'est la raison pour laquelle je ne l'ai pas fait.

5 Mme VALABHJI : [interprétation] Cela ne pose pas de problème. Je voulais

6 simplement m'assurer de vos sources. Vous dites : "Vous avez expliqué" et

7 je ne pensais pas qu'il s'agissait de quelque chose qui figure dans le

8 compte rendu d'audience. Et maintenant mon éminent confrère vient de nous

9 dire d'où il tire cela. Merci.

10 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci, Madame Valabhji.

11 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Dans la question suivante, je vais être

12 très clair. Je vais vous dire ce que je vais citer.

13 Q. Madame Denona, vous nous avez expliqué que Ljilja Marinovic s'occupait

14 non seulement de ses propres enfants mais des enfants de Sofija Marinovic

15 également, et qu'il y avait un homme âgé qui avait une centaine d'années

16 avec elle, qui dormait à l'époque et qu'il n'entendait rien. Les enfants de

17 Dusko avaient trois ans environ, et trois et quatre ans. C'est ce que vous

18 avez dit dans votre déclaration ?

19 R. Oui, c'est ce que j'ai dit dans ma déclaration, mais cette personne

20 avait une centaine d'années. Il n'était pas en haut, il était au rez-de-

21 chaussée. Il dormait dans cette pièce et personne ne l'a gêné.

22 Q. Dans la déclaration que vous avez faite au bureau du Procureur, chose

23 que vous avez réitérée aujourd'hui, vous avez dit que la nuit dans laquelle

24 vous êtes entrée dans la maison de Marinovic, lorsque vous avez rencontré

25 Ljilja Marinovic, est-il exact de dire que vous avez également entendu dire

26 que son beau-frère avait été blessé ce soir-là, et s'était rendu dans le

27 village de Kalanje ?

28 R. C'est ce que Ljilja nous a dit lorsque nous sommes entrés dans la

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1 maison.

2 Q. Vous nous avez expliqué que les villages voisins de Kalanje étaient un

3 village serbe. Ante Marinovic a été transporté à l'hôpital de Knin; est-ce

4 exact ?

5 R. Oui. Les personnes du village l'ont emmené en voiture à l'hôpital.

6 Q. Vous nous avez expliqué que comme Sveto Draca avait été tué, qu'il n'y

7 avait personne pour conduire la voiture. Vous avez dû rester dans la maison

8 de Roko Marinovic et que votre mère a pansé vos blessures et que vers

9 minuit, Joso Marinovic est arrivé; est-ce exact ?

10 R. Oui, c'est exact.

11 Q. Vous avez déclaré que Joso Marinovic pleurait. C'est le père de Dragan

12 Marinovic, qui se trouvait avec vous et qui a été emmené et qu'il pleurait

13 parce qu'il a découvert que son fils Dragan et que sa femme avaient été

14 tués ?

15 R. Oui.

16 Q. Vous nous avez également dit que peu de temps après l'arrivée de Joso

17 Marinovic, Sveto Draca est arrivé, c'est un voisin serbe -- pardonnez-moi,

18 il s'appelait Dujan Draca et c'est le père de Sveto Draca, qui a vu son

19 fils gisant mort dans la cour. Il a dit qu'il était passé devant la maison

20 de Krsto Marinovic et qu'il avait vu quatre personnes tuées. Vous nous avez

21 également dit que la police et l'ambulance sont arrivées le lendemain vers

22 6 heures du soir; est-ce exact ?

23 R. Oui.

24 Q. Pourriez-vous nous dire quelle distance il y a entre Benkovac et votre

25 village de Bruska ?

26 R. Une quinzaine de kilomètres environ.

27 Q. Vous nous avez dit aujourd'hui qu'il y avait des pannes d'électricité,

28 qu'il n'y avait pas de lumière et donc vous ne pouviez pas demander de

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1 l'aide. Le seul moyen était de partir en voiture ?

2 R. Oui, c'est exact. Nous n'avions plus d'électricité depuis le 19

3 décembre. Trois jours plus tôt, par conséquent, il y a eu une coupure de

4 courant.

5 Q. Vous nous avez expliqué que le soir, le lendemain, l'ambulance est

6 arrivée et qu'il y avait une personne, une femme de la police qui a

7 recueilli votre déclaration d'abord, et ensuite vous a emmené dans une

8 centre médical à Benkovac, et ensuite on vous a emmené à l'hôpital de Knin;

9 est-ce exact ?

10 R. Oui.

11 Q. Etes-vous allée de Benkovac à Knin à cause de la gravité de votre

12 blessure car ils ne pouvaient pas vous opérer ?

13 R. La raison étant que j'étais gravement blessée, et comme ils n'étaient

14 pas en mesure de me fournir l'aide médicale appropriée, ils m'ont

15 transférée à cet endroit-là. Ils avaient peur pour ma vie.

16 Q. Vous dites qu'on vous a emmenée dans ce centre médical de Benkovac, on

17 vous a emmené de Benkovac à l'hôpital de Knin. Vous avez fait l'objet d'une

18 intervention chirurgicale ce soir-là. C'est à l'hôpital que vous avez vu

19 Ante Marinovic et que les médecins, qui étaient Serbes, vous ont

20 correctement traitée. C'est ce que vous avez dit dans votre déclaration,

21 celle que vous avez faite au bureau du Procureur; est-ce exact ?

22 R. Oui, c'est exact. C'est vrai.

23 Q. Vous nous avez expliqué que vous étiez blessée à la hanche et que vous

24 avez été bien traitée car c'était une blessure due à une balle d'entrée et

25 de sortie. Vous avez également dit que l'hôpital était bondé de monde et

26 qu'on ne pouvait pas vous faire entrer. Qu'est-ce que cela signifie ? Est-

27 ce qu'il y avait de nombreux blessés ?

28 R. Oui, il y avait un certain nombre de blessés à l'hôpital et il n'y

Page 1296

1 avait pas de lits supplémentaires. C'est la raison pour laquelle je ne

2 pouvais pas entrer à l'hôpital et être hospitalisée à l'époque.

3 Q. Néanmoins, après deux jours, vous nous avez expliqué que vous avez pu

4 être admise à l'hôpital de Knin et on vous a opérée une nouvelle fois. A

5 cause de la gravité de votre blessure, vous avez subi plusieurs

6 interventions chirurgicales; est-ce exact ?

7 R. Oui. Le 15 janvier j'ai été admise à l'hôpital et on m'a opérée, mais

8 je n'étais pas dans le service de chirurgie. Je devais rester dans le

9 service de gynécologie car j'ai dû subir d'autres interventions

10 chirurgicales par la suite.

11 Q. Vous nous avez dit que la police de Benkovac vous a parlé pour la

12 première fois lorsqu'ils sont venus vous voir dans votre maison à Bruska le

13 lendemain de la fusillade vers 10 heures du matin. Ensuite, ils vous ont

14 parlé pour la première fois lorsque vous étiez à l'hôpital de Knin. C'est

15 l'inspecteur Milan Burza du poste de police de Benkovac qui vous a parlé.

16 Il y avait également un membre de la police militaire. Vous ne connaissez

17 pas son nom; c'est exact ?

18 Mme VALABHJI : [interprétation] Excusez-moi d'interrompre de nouveau,

19 Monsieur le Président. On peut lire "10 heures du soir" dans le compte

20 rendu d'audience. D'après mes souvenirs, le témoin a déclaré que la police

21 et l'ambulance étaient arrivées à 6 heures de l'après-midi.

22 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Je me souviens de cela aussi.

23 Maître Milovancevic, que répondez-vous à cela ? Il me semblait que le

24 témoin avait déclaré que le lendemain de la fusillade, qu'une ambulance

25 était arrivée à 18 heures, et qu'il y avait une femme de la police qui

26 avait recueilli une déclaration. Ce n'était pas 10 heures du soir.

27 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Il y a eu un malentendu. Je demanderais

28 au témoin de répéter ce qu'elle a dit.

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1 Q. Pour éviter toute erreur et tout malentendu, peut-être que ma langue a

2 fourché, pourriez-vous répéter ce que vous avez dit. Vous avez déclaré que

3 le lendemain du jour où vous avez été blessée, vers 18 heures, une

4 ambulance était arrivée de Benkovac; est-ce exact ?

5 R. Oui. Elle est arrivée 22 heures après que j'ai été blessée.

6 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Le malentendu vient peut-être du fait

7 qu'il a été question de 22 heures. Le témoin a déclaré que 22 heures

8 s'étaient écoulées entre le moment où elle avait été blessée et le moment

9 où l'ambulance était arrivée. Donc, l'ambulance n'est pas arrivée à 22

10 heures. C'est là la source du malentendu. Je vous remercie.

11 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci.

12 M. MILOVANCEVIC : [interprétation]

13 Q. Madame Denona, on vous a présenté la note officielle du poste de police

14 de Benkovac. On vous a présenté les dates ou la date à laquelle ce document

15 a été rédigé. Etait-ce le 25 ou le

16 27 décembre ? Cette note a été signée par Milan Burza qui était le

17 fonctionnaire habilité à recueillir cette déclaration. Vous avez relevé

18 certaines incohérences dans ce document. Vous avez dit que cela ne

19 correspondait pas à ce que vous aviez déclaré. Ma question est la suivante

20 : est-ce que la teneur générale de votre récit est correctement

21 représentée ? Vous souvenez-vous de cette conversation ? Vous étiez à

22 l'hôpital à ce moment-là.

23 R. Je me souviens de l'audition comme je l'ai dit. Pour ce qui est de la

24 date, je ne sais pas si c'est important, mais en tout cas, ce n'était

25 certainement pas le 25 décembre. Ce n'est pas le

26 25 décembre que ma déclaration a été recueillie. Je l'ai déjà mentionné.

27 J'ai déjà relevé les informations erronées dans ce document.

28 Q. Merci. Dans cette note officielle, à côté de la date qui se trouve en

Page 1298

1 haut de la page, celle du 25 décembre, il y a également le corps du texte

2 dans lequel il est mentionné que vous, Mlle Marinovic, Jesna, fille de

3 Boro, avait été auditionnée. Vous êtes étudiante, née en 1976. Vous résidez

4 à Bruska. On peut lire la date du

5 27 décembre 1991, en rapport avec plusieurs meurtres. Pour ce qui est des

6 erreurs commises par rapport aux dates, vous avez expliqué que le défunt

7 Dragan Marinovic n'avait pas demandé aux personnes qui avaient frappé à la

8 porte qui elles étaient, que c'est vous qui aviez demandé. Mais dans ce

9 rapport officiel, il est dit que d'après cette personne inconnue qui a

10 demandé qui se trouvait à la porte, a dit que c'était la milice ou la

11 police de Krajina, que vous aviez entendu une rafale de tirs et que votre

12 mère avait alors dit : "Sortons d'ici." Est-ce exact ?

13 R. Non.

14 Q. Est-ce que vous pourriez nous dire où se trouve l'erreur, en quelques

15 mots ?

16 R. Dragan ne leur a pas parlé; c'est moi qui leur ai parlé. Ils n'ont pas

17 dit que c'était la police; ils ont dit au bout de trois fois que c'était la

18 police de Krajina, les hommes de Martic. C'est là qu'ils ont commencé à

19 tirer. Sur ce, je suis retournée dans la pièce où nous étions réunis

20 auparavant. Ce n'est qu'à ce moment-là que Dragan s'est levé pour leur

21 ouvrir la porte.

22 Q. Merci. Dans les déclarations que vous avez faites au représentant du

23 bureau du Procureur, outre le fait que vous mentionnez la police de

24 Krajina, vous utilisez l'expression "les hommes de Martic." Cela n'apparaît

25 pas dans la déclaration que vous avez faite au bureau du Procureur. Vous

26 souvenez-vous de cela ?

27 R. Oui. Je me souviendrai toujours de cela; je n'oublierai jamais ce qui

28 s'est passé.

Page 1299

1 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Maître Milovancevic, lorsque vous

2 parlez d'une déclaration faite au représentant du bureau du Procureur, est-

3 ce que vous voulez parler de la déclaration qui a été distribuée ce matin

4 ou d'une autre déclaration ?

5 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Monsieur le Président, les dernières

6 phrases que je viens de mentionner proviennent du rapport officiel, de la

7 note qui a été présentée. Le témoin a relevé certaines incohérences entre

8 ce qu'elle a déclaré et ce qui a été couché sur papier. Je lui ai posé des

9 questions au sujet de sa déclaration au représentant du bureau du

10 Procureur. Car dans la déclaration qu'elle a faite au représentant du

11 Procureur et qu'elle a signée, il est fait référence à la milice ou à la

12 police de Krajina et non pas aux hommes de Martic. Le témoin se souviendra

13 sans doute de ce qu'elle a dit ou non. Je lui demande cela pour savoir si

14 elle s'en souvient.

15 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Maître Milovancevic, ma question était

16 très simple. Lorsque vous parlez de la déclaration faite par le témoin au

17 bureau du Procureur, est-ce que vous voulez parler de cette déclaration ou

18 d'une autre déclaration ? Je ne vous demande pas ce qu'il en est des

19 questions que vous posez; je me demande seulement de quelle déclaration

20 vous voulez parler. Car je souhaite suivre votre contre-interrogatoire.

21 Veuillez garder à l'esprit que les Juges, ou du moins moi-même, je n'ai pas

22 de copie de la déclaration faite au représentant du bureau du Procureur, à

23 l'exception de la déclaration qui a été versée au dossier ce matin.

24 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Il faut faire une différence entre le

25 rapport officiel et la déclaration faite au bureau du Procureur. Ce rapport

26 vient de la police. Mais la question que j'ai posée au témoin concernait la

27 déclaration qu'elle a faite au bureau du Procureur les 2 et 3 novembre

28 2000.

Page 1300

1 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci, Maître Milovancevic. Il y a

2 donc une deuxième déclaration. C'est tout ce que je voulais savoir. Merci.

3 M. MILOVANCEVIC : [interprétation]

4 Q. Madame Denona, vous avez survécu à tout cela. Vous avez survécu à ces

5 événements tragiques. Outre le fait que vous avez été grièvement blessée,

6 dix personnes ont été tuées ce jour-là. Avez-vous parlé à vos amis, à vos

7 proches, des raisons pour lesquelles ces événements terribles se sont

8 produits ?

9 R. La seule explication que je puisse trouver, c'est que nous étions

10 Croates. Je ne vois pas d'autre explication. Pourquoi des civils innocents

11 et moi qui n'avais que 15 ans, pourquoi nous, en quoi gênions-nous qui que

12 ce soit ? Je ne vois pas d'autre explication.

13 Q. Avez-vous vu les auteurs de ce crime dont vous avez expliqué avoir

14 aperçu les silhouettes de ces hommes, mais vous n'avez pas réussi à bien

15 les voir, n'est-ce pas ?

16 R. Non.

17 Q. Savez-vous que le défunt Dusko Marinovic a eu un litige avec une

18 personne originaire du village voisin, Medvidja, quelques années auparavant

19 ces événements, et savez-vous que le surnom de cet homme était Jaker [phon]

20 ou quelque chose comme cela ? Vous n'aviez que 15 ans à l'époque, mais

21 avez-vous appris quoi que ce soit à ce sujet ?

22 R. Non, je n'en ai jamais entendu parler.

23 Q. Depuis que l'enquête a été menée par la police de Benkovac, avez-vous

24 appris que la police militaire et la police de Zadar se sont intéressées à

25 la question ? Avez-vous appris que ce crime était peut-être une vengeance ?

26 R. Je ne sais pas. Une vengeance pourquoi ?

27 Q. Certains renseignements ont été mis au jour pendant l'enquête, et

28 indiquent certaines raisons possibles pour expliquer le litige entre Dusko

Page 1301

1 Marinovic et cet homme originaire du village voisin. L'homme en question

2 avait eu les doigts coupés. C'est la raison pour laquelle il y a peut-être

3 eu vengeance. Est-ce que vous savez quoi que ce soit à ce sujet ?

4 R. Je ne sais rien à ce sujet, et je ne vois absolument pas le rapport

5 avec ce qui s'est passé.

6 Q. Je vous pose la question parce que les renseignements mis au jour

7 pendant l'enquête indiquent que les hommes qui sont venus tuer Dusko

8 Marinovic ont tué Roko Marinovic, Petar Marinovic et Sveto Draca, qui était

9 Serbe, simplement parce qu'ils se trouvaient dans la même maison et qu'ils

10 voulaient se débarrasser de tous les témoins.

11 R. Pourquoi sont-ils venus chez moi ? J'habite à 15 mètres de là. Pourquoi

12 ont-ils tiré sur moi ? Pourquoi ont-ils emmené Dragan ? La maison de Krsto

13 se trouve à au moins 150 mètres de distance de la maison de Dusko. Pourquoi

14 sont-ils allés là-bas ?

15 Q. Madame Denona, je souhaiterais entendre votre réponse. N'importe quelle

16 personne normalement constituée ne ferait pas cela, mais on ne peut pas

17 changer ce qui s'est passé. Je souhaite simplement savoir si vous avez

18 entendu quoi que ce soit à ce sujet. Apparemment non. Je vais vous poser

19 une autre question.

20 Il me semble qu'en 1993 vous avez fait une déclaration à la police de

21 Zadar; est-ce exact ?

22 R. En 1993 ou 1992 ?

23 Q. C'était peut-être en 1992. Vous avez déclaré être revenue sur les lieux

24 en 1995, et vous avez vu la maison dans l'état que vous avez décrit. Est-ce

25 que vous savez si la police croate n'a jamais essayé d'élucider ce crime et

26 si elle a découvert quoi que ce soit à ce sujet ?

27 R. Je n'ai pas connaissance de cela.

28 Q. Est-il exact de dire que ce soir-là, alors que quatre hommes membres de

Page 1302

1 la famille Marinovic et neuf hommes au total ont été tués, l'un des membres

2 de la famille Marinovic s'est rendu dans un village serbe, a reçu de

3 l'aide, et que vous avez été conduite à l'hôpital d'abord à Benkovac, puis

4 à Knin où vous avez été correctement soignée ?

5 R. Pour ce qui est de mon voisin qui a été blessé, il s'est effectivement

6 rendu dans un village serbe et il a été conduit à l'hôpital de Knin. Il est

7 également exact que le lendemain, vers

8 18 heures, j'ai été conduite au centre médical de Benkovac, puis à

9 l'hôpital de Knin. Mon voisin et moi-même avons effectivement été

10 correctement soignés à l'hôpital.

11 Q. Je n'ai pas de questions supplémentaires à vous poser, Madame Denona.

12 Je suis désolé d'avoir dû vous rappeler ces événements pénibles. Telle est

13 la nature de notre travail et telle est la nature des procédures engagées

14 devant ce Tribunal. Je vous remercie.

15 R. Merci.

16 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Monsieur le Président, j'en ai terminé

17 avec mon contre-interrogatoire.

18 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci.

19 Des questions supplémentaires ?

20 Mme VALABHJI : [interprétation] Très brèves, Monsieur le Président.

21 Nouvel interrogatoire par Mme Valabhji :

22 Q. [interprétation] Madame Denona, ce matin, vous avez déclaré que votre

23 père n'était pas à la maison dans la soirée du

24 21 décembre car les lignes de bus ne fonctionnaient pas, et ce, en raison

25 des barrages qui avaient été érigés sur la route. Est-ce que vous savez qui

26 avait érigé ces barrages ?

27 R. Les Serbes, l'armée, les paramilitaires, ceux qui exerçaient le

28 contrôle à l'époque. Ce sont essentiellement les prétendues autorités de

Page 1303

1 Krajina qui étaient responsables de cela. Elles empêchaient les bus de

2 circuler entre Zadar et Benkovac.

3 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Un simple commentaire. Notre consoeur de

4 l'Accusation devrait poser des questions en rapport avec le contre-

5 interrogatoire. Il s'agit d'une question qui a déjà été posée lors de

6 l'interrogatoire principal. Merci.

7 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Est-ce que vous souhaitez répondre à

8 tout cela, Madame Valabhji ?

9 Mme VALABHJI : [interprétation] J'essayais de tirer un point au clair. Il

10 s'agit d'une question que je n'ai pas posée précédemment. Si la Chambre

11 estime que ceci pourrait porter préjudice à la Défense, je pourrais peut-

12 être rectifier les choses. Si la Défense a des questions à poser sur ce

13 sujet très limité, peut-être qu'elle pourrait être autorisée à le faire de

14 façon à éviter tout préjudice éventuel porté à la Défense.

15 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Maître Milovancevic,

16 l'Accusation suggère que si vous souhaitez poser des questions sur ce point

17 particulier, vous pourriez être autorisé à le faire.

18 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Nous ne ressentons pas le besoin de

19 poser des questions supplémentaires sur ce sujet. Merci.

20 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci, Maître Milovancevic. Je pense

21 qu'il est exact de dire que ce sujet n'a pas été abordé lors du contre-

22 interrogatoire. L'objectif des questions supplémentaires est, en réalité,

23 de préciser des questions évoquées pendant le contre-interrogatoire, qui

24 n'étaient pas tout à fait claires.

25 Mme VALABHJI : [interprétation] Monsieur le Président, je garderai cela à

26 l'esprit. Il me reste une question à poser.

27 Q. Madame Denona, pourriez-vous nous dire quel est votre nom de jeune

28 fille ?

Page 1304

1 R. Marinovic.

2 Q. Merci.

3 Mme VALABHJI : [interprétation] Je n'ai pas d'autres questions à poser.

4 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci beaucoup, Madame Valabhji.

5 [La Chambre de première instance se concerte]

6 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Madame Denona, je souhaiterais vous

7 poser quelques questions.

8 Questions de la Cour :

9 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Je suis bien conscient de l'expérience

10 que vous avez vécue. Si vous préférez ne pas répondre à mes questions,

11 n'hésitez pas à me le dire. D'accord ? Nous vous serions reconnaissants de

12 répondre haut et clair de façon à ce que vos propos soient consignés au

13 compte rendu d'audience car un simple hochement de la tête ne peut pas

14 figurer au compte rendu d'audience. Très bien.

15 Lors de votre déposition, vous avez déclaré avoir été blessée au bras et à

16 la jambe; est-ce exact ?

17 R. Oui, vous avez raison.

18 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Compte tenu de votre tenue, il vous

19 est impossible de nous montrer votre bras, mais pourriez-vous décrire aux

20 Juges de la Chambre la nature de vos blessures à la hanche.

21 R. Les balles ont traversé ma hanche et mon bras. Mon bras a été plus

22 gravement endommagé car le muscle et l'os ont été touchés. Si vous

23 souhaitez que je vous montre mon bras, je peux le faire. Les nerfs ont

24 également été touchés.

25 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Combien de blessures par balles avez-

26 vous eues au bras ?

27 R. Une balle a traversé mon avant-bras. Elle est entrée et elle est

28 ressortie.

Page 1305

1 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Qu'en est-il de votre hanche ?

2 R. Pareil, la balle est entrée et ressortie.

3 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Vous dites que c'est votre avant-bras

4 qui a été blessé ?

5 R. Oui, mon avant-bras.

6 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] La partie supérieure de votre bras n'a

7 pas été touchée ?

8 R. Non.

9 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Vous nous avez dit que vous étiez

10 prête à nous montrer votre avant bras, pourriez-vous le faire, s'il vous

11 plaît ?

12 R. Oui.

13 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Allez-y.

14 R. Voilà l'endroit où la balle est entrée et l'endroit où elle est

15 ressortie.

16 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Pourriez-vous nous expliquer à quel

17 endroit la balle est entrée ?

18 R. La balle est entrée par là et est ressortie par ici.

19 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Le témoin indique que la balle est

20 entrée sur la partie intérieure de l'avant-bras et est ressortie sur la

21 partie extérieure. Merci.

22 R. Je vous en prie.

23 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Je souhaiterais en savoir davantage

24 sur les barrages érigés ce jour-là. Vous avez déclaré que vous saviez qui

25 avait érigé ces barricades, qui empêchaient votre père de se rendre au

26 travail ?

27 R. Je suppose que c'est l'armée serbe qui a érigé ces barrages. Ils

28 étaient là depuis le mois de septembre. C'est là que les lignes de bus

Page 1306

1 entre Benkovac et Zadar ont cessé de fonctionner. Ces barrages étaient

2 constitués de bus et de toutes sortes d'objets, et les lignes de bus ne

3 fonctionnaient plus entre Benkovac et Zadar.

4 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] L'armée serbe est-elle la même

5 organisation que la police de Krajina, la police de Martic ou s'agit-il de

6 deux choses différentes ?

7 R. Il s'agit de la même police ou de la même milice.

8 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci.

9 Dans le cadre de l'interrogatoire principal, vous avez déclaré avoir

10 vu la tenue que portaient les personnes qui étaient venues frapper à votre

11 porte. Si je ne m'abuse, vous avez déclaré que certaines de ces personnes

12 portaient un uniforme avec un signe et qu'une autre personne portait un

13 uniforme de camouflage. Ai-je raison de dire cela ?

14 R. La personne qui a frappé à ma porte ou plutôt les personnes qui se

15 trouvaient à ma porte, je ne les ai pas vues et je n'ai pas fait de

16 commentaire sur leurs tenues. J'ai dit que certains portaient des uniformes

17 de camouflage et des uniformes vert olive. C'est ce que j'ai vu lorsque je

18 suis allée à Benkovac. C'est là que j'ai vu des personnes vêtues

19 d'uniformes comme ceux que j'ai décrits.

20 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Alliez-vous à Benkovac avant

21 d'être blessée ou après avoir été blessée vous êtes vous rendue là-bas ?

22 Est-ce que vous êtes allée là-bas dans le cadre de vos déplacements

23 quotidien ?

24 R. J'ai vu des personnes porter ce genre d'uniformes avant d'être blessée,

25 à partir du mois de septembre. Lorsque je devais aller faire des courses à

26 Benkovac, je voyais des personnes qui déambulaient en portant ces

27 uniformes.

28 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Vous avez également déclaré qu'après

Page 1307

1 être finalement revenue à Bruska, tout avait été détruit dans votre maison,

2 tout était sens dessus dessous, c'est ce que vous avez déclaré. Je

3 souhaiterais tirer cela au clair. Est-ce que votre maison a été saccagée ou

4 a-t-elle été détruite ?

5 R. Les deux. Les cadres des fenêtres avaient été détruits. Toute la salle

6 de bain a été détruite. Oui, tout était cassé, c'est ce que je voulais dire

7 lorsque j'ai dit détruit.

8 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Procédons pas à pas. Lorsque vous

9 dites que les cadres des fenêtres ont été détruits, est-ce que vous voulez

10 dire qu'ils ont été retirés ? Est-ce qu'ils étaient cassés ?

11 R. Les cadres avaient été retirés --

12 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] A la place de la fenêtre, il n'y avait

13 plus qu'un trou ? On ne pouvait plus fermer la fenêtre; est-ce bien cela ?

14 R. Oui, c'est exact. Il n'y avait plus que des trous. On ne pouvait pas

15 fermer la fenêtre. Il n'y avait plus rien. Il n'y avait plus de cadre.

16 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Combien de fenêtres ont été détruites

17 de cette manière ?

18 R. Toutes les fenêtres de la maison.

19 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Vous avez parlé, il y a quelques

20 instants, de la salle de bain. Qu'est-ce qui s'est passé pour la salle de

21 bain ?

22 R. La tinette des toilettes, la vasque du bain, le lavabo, tout avait été

23 arraché et emporté. Les carrelages avaient été brisés. Il y avait une

24 machine à laver qui a également été emportée. Les verres, ou tout ce qu'il

25 y avait comme verrerie dans la salle de bain, avaient également été

26 emporté.

27 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Mais quel type de verre ?

28 L'INTERPRÈTE : L'interprète dit qu'il s'agissait de miroir.

Page 1308

1 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Le miroir, je vous remercie. Vous avez

2 également parlé de l'installation électrique. Qu'est-ce qui est arrivé à

3 l'installation électrique ?

4 R. Les interrupteurs ont été volés. Une partie des câbles électriques

5 avaient été arrachés, de sorte qu'il a fallu refaire tous les câbles

6 électriques de la maison. On ne pouvait plus rien utiliser. Tout était

7 inutilisable. Le compteur électrique aussi avait été emporté, ainsi que la

8 boîte de fusibles.

9 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Est-ce que votre mobilier se trouvait

10 là encore dans la maison ?

11 R. Non. Les meubles avaient également été emportés. Il ne restait rien.

12 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Vos vêtements ?

13 R. Tout avait été emporté ou jeté. Je ne sais pas ce qui est arrivé aux

14 vêtements.

15 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Où avez-vous été hébergée depuis le

16 moment où vous avez été blessée, jusqu'au moment où vous êtes revenue et

17 vous avez trouvé votre maison dans cet état ?

18 R. Après ma blessure, le 18 janvier 1992, je suis allée à Zadar. J'ai vécu

19 à Zadar depuis cette date. J'y vis encore. Je vais à mon village de temps à

20 autre comme invitée. Je me suis mariée dans l'intervalle, et je vis

21 maintenant à Zadar.

22 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Quand est-ce que vous êtes rentrée

23 dans votre maison pour la première fois, et vous avez constaté que tout

24 avait été saccagé et détruit ?

25 R. C'était en septembre 1995, à un moment donné en septembre.

26 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Où est-ce que votre mère a habité

27 entre le jour où vous avez été blessée en 1991 et l'année 1995, lorsque

28 vous êtes retournée là-bas ?

Page 1309

1 R. Elle a également habité à Zadar.

2 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Est-ce qu'elle a été hébergée dans la

3 même maison que vous ?

4 R. Comme nous étions des réfugiés à l'époque, elle se trouvait dans un

5 logement privé auprès de parents à nous, et j'étais au centre de réception

6 des personnes déplacées qui se trouvait dans l'hôtel Zagreb.

7 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] L'hôtel Zagreb ?

8 R. Oui, l'hôtel Zagreb à Zadar.

9 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Vous avez dit dans votre déposition

10 que Jeka Marinovic avait crié des noms lorsqu'elle est arrivée à la maison

11 de votre voisin, le jour où il y a eu ces coups de feu. Est-ce que vous

12 vous rappelez de cela ? Est-ce que vous vous rappelez cela ?

13 R. Lorsqu'elle est entrée dans la maison, elle a vu ces cadavres, ces

14 morts, et dès qu'elle les a vus, elle a commencé à crier en disant leurs

15 noms et à gémir.

16 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Elle était en train de crier les noms

17 des personnes qu'elle a vues, qui étaient là, qui gisaient mortes ?

18 R. C'est cela.

19 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Juste pour me rafraîchir la mémoire,

20 quels étaient les noms qu'elle a criés ?

21 R. Petar, Sveto, Roko et Dusko.

22 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Comment vous êtes-vous rendue de

23 l'hôpital à Knin jusqu'à Bruska, quand vous avez quitté l'hôpital ?

24 R. J'ai pris le bus jusqu'à la maison des parents de Ljilja, où je suis

25 restée deux jours, comme je l'ai dit. Depuis chez eux, les parents de

26 Ljilja, j'ai repris un bus jusqu'à Benkovac. Puis de Benkovac à Bruska,

27 nous avons été prises en voiture par Milan Buzra, qui était un policier à

28 l'époque.

Page 1310

1 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Est-ce qu'il vous a prises dans sa

2 voiture officielle pendant qu'il était de service ou est-ce que c'est

3 simplement une faveur qu'il vous a fait ?

4 R. Disons que c'était pour nous faire plaisir, mais il était de service à

5 ce moment-là. Il est probable qu'il voulait nous rendre service compte tenu

6 de l'état dans lequel j'étais, et compte tenu de l'état d'Ante, parce qu'il

7 se trouvait également avec nous.

8 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Pouvez-vous vous rappeler quelles

9 blessures avait subi Ante ?

10 R. Il y avait des blessures faites par balle, entrée et sortie par balle.

11 Il avait reçu cinq balles et ses blessures allaient depuis l'aine jusqu'aux

12 épaules, dans cette partie du corps. En tout, il avait cinq blessures par

13 balle avec entrée et sortie du projectile.

14 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Est-il encore en vie ?

15 R. Oui.

16 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Comment va-t-il ? Est-il complètement

17 guéri ? Est-ce un homme fort qui peut travailler ? Dans quel état est-il ?

18 R. Il semble aller bien. Il peut se déplacer sans difficulté. Il ne semble

19 pas souffrir, mais je crois que psychologiquement, c'est un homme détruit.

20 Je crois qu'il n'est pas facile de subir quelque chose de ce genre

21 psychologiquement. Les blessures peuvent guérir facilement, mais il est

22 difficile de guérir l'âme.

23 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Je comprends. Savez-vous s'il a un

24 métier actuellement, s'il est employé ?

25 R. Non, il n'est pas employé.

26 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Est-ce que vous savez pourquoi il n'a

27 pas de travail ?

28 R. Non, je ne le sais pas. Je ne peux pas vous le dire.

Page 1311

1 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Je vous remercie beaucoup, Madame

2 Denona.

3 Y a-t-il des questions que l'on souhaite poser à la suite des questions des

4 Juges ?

5 Mme VALABHJI : [interprétation] Pas de l'Accusation, Monsieur le Président.

6 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Maître Milovancevic.

7 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Pas de questions, Monsieur le Président.

8 Je vous remercie.

9 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Je vous remercie.

10 Merci beaucoup, Madame Denona. Vous avez terminé votre déposition. Vous

11 pouvez vous retirez. Vous êtes maintenant autorisée à quitter la salle.

12 [Le témoin se retire]

13 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Madame Valabhji.

14 Mme VALABHJI : [interprétation] Monsieur le Président, nous n'avons pas

15 d'autres témoins pour le moment. Puisque nous n'allons pas siéger avant la

16 semaine prochaine, mercredi de la semaine prochaine, nous n'avons pas pensé

17 qu'il y avait le temps de faire venir un autre témoin.

18 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] N'étions-nous pas censés siéger demain

19 aussi ?

20 Mme VALABHJI : [interprétation] C'est exact, Monsieur le Président.

21 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Ici, vous dites jusqu'à mercredi

22 prochain.

23 Mme VALABHJI : [interprétation] Effectivement. C'était aujourd'hui et

24 demain, et on devait reprendre mercredi prochain. Je présente mes excuses.

25 Toutefois, nous n'avions pas prévu d'autres témoins pour faire

26 immédiatement suite à celle que nous venons d'entendre, compte tenu du

27 court délai entre maintenant et mercredi prochain.

28 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Je vous remercie beaucoup.

Page 1312

1 Dans ces conditions --

2 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Monsieur le Président ?

3 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Oui.

4 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Je vous prie de m'excuser. Ma collègue

5 du bureau du Procureur a mentionné et a parlé de mercredi. S'agit-il du 15

6 ou du 16 ? Parce que je voudrais bien être au clair sur cette question. Je

7 ne suis pas sûr d'avoir bien noté. Je croyais que nous devions siéger le 16

8 et le 17. Je ne sais pas s'il s'agit bien du mercredi quand on parle du 16

9 ou du jeudi ou s'il n'y a pas une erreur.

10 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Le mercredi, c'est le 15, et jeudi le

11 16. D'après mon agenda, nous sommes censés tenir audience à deux heures et

12 quart le 15, le mercredi 15, dans cette salle-ci. Puis, les 16 et 17, nous

13 sommes censés siéger à deux heures et quart dans la salle de justice numéro

14 I pendant ces deux journées. C'est ce que j'ai sur mon agenda.

15 Mme VALABHJI : [interprétation] J'ai également les 15, 16 et 17. C'est cela

16 que j'ai noté.

17 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Est-ce que ceci résout --

18 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Je vous remercie, Monsieur le Président.

19 J'étais un petit peu dans le doute en ce qui concernait les dates. Je vous

20 remercie de cette explication.

21 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Merci beaucoup.

22 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Pourrions-nous un instant aller en

23 audience à huis clos partiel, s'il vous plaît.

24 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Oui, je vous remercie.

25 Pouvons-nous passer en audience à huis clos partiel ?

26 M. LE GREFFIER : [interprétation] Nous sommes en audience à huis clos

27 partiel, Monsieur le Président.

28 [Audience à huis clos partiel]

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13 Pages 1313-1317 expurgées. Audience à huis clos partiel.

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23 [Audience publique]

24 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] J'ai bien entendu ce que vous avez

25 dit. A première vue, voici la position des Juges de la Chambre. Je ne suis

26 pas tout à fait certain de la réponse que nous allons avoir de la Défense,

27 mais au vu de ces requêtes, il s'agit là, à première vue, de la position

28 des Juges de la Chambre, à savoir que les certificats médicaux s'avèrent

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1 nécessaires.

2 M. BLACK : [interprétation] Vous avez dit nécessaires ou pas nécessaires ?

3 Pardonnez-moi, Monsieur le Président.

4 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Cela s'avère nécessaire. En tout cas,

5 pour l'instant, nécessaire. Ils sont toujours nécessaires. Je vais essayer

6 de vous le dire en des termes corrects.

7 M. BLACK : [interprétation] Très bien, Monsieur le Président. Je vais bien

8 évidemment en parler avec M. Whiting, et nous allons prendre les mesures

9 qui s'avèrent nécessaires. Simplement pour votre information, la manière

10 dont ces conclusions sont rendues, nos enquêteurs devront, à ce moment-là,

11 entrer en contact avec les témoins, les témoins qui vont, à ce moment-là,

12 clairement indiquer quel est leur statut et quelle est leur condition.

13 C'est par l'intermédiaire des enquêteurs et des témoins que nos obtenons

14 ces éléments d'information. Nous allons peut-être demander à ce que ces

15 derniers fassent un bilan de santé. Je vous précise cela simplement pour

16 vous dire que cela prendra peut-être un peu plus de temps, peut-être un peu

17 plus de deux jours pour obtenir ces certificats médicaux.

18 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Le point suivant. Encore, je me tourne

19 vers l'Accusation. Il s'agit d'une requête aux fins de modifier la liste

20 des témoins, requête qui est datée du 1er février. Dans cette requête, on

21 demande à ce qu'un des témoins, MM-08, que le nom de ce témoin soit retiré

22 de la liste des témoins viva voce. Est-ce que la déposition de ce témoin a

23 déjà été versée aux termes de l'article 92 bis ? La question qui est

24 soulevée est celle-ci : s'il y a une demande aux fins de retirer le nom

25 d'un témoin de la liste des témoins viva voce, est-ce que cela signifie que

26 la déclaration de ce témoin doit également être retirée ou est-ce que cette

27 déclaration subsiste toujours ?

28 M. BLACK : [interprétation] Monsieur le Président, je crois que ceci a été

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1 versé et accepté sous réserve du contre-interrogatoire. Dans ces

2 circonstances, nous allons retirer l'ensemble de la déposition de ce

3 témoin.

4 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] L'ensemble ?

5 M. BLACK : [interprétation] Oui, tout à fait.

6 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] Très bien. Merci beaucoup. C'est tout

7 ce que j'avais à vous dire. Il s'agissait de question d'intendance.

8 Très bien. Nous allons suspendre et lever l'audience jusqu'au 15, le

9 vendredi 15; est-ce exact ?

10 M. BLACK : [interprétation] Oui, Monsieur le Président. En tout cas, à ma

11 connaissance, c'est exact.

12 M. MILOVANCEVIC : [interprétation] Tout à fait, Monsieur le Président.

13 Merci beaucoup.

14 M. LE JUGE MOLOTO : [interprétation] L'audience se tiendra à

15 14 heures 15 en salle d'audience numéro II.

16 L'audience est levée.

17 --- L'audience est levée à 12 heures 03 et reprendra le mercredi 15

18 février 2006, à 14 heures 15.

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