Tribunal Criminal Tribunal for the Former Yugoslavia

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1 (Mardi 26 février 2002.)

2 (L'audience est ouverte à 9 heures 34.)

3 (Audience publique.)

4 (Le témoin, M. Agron Berisha, est déjà dans le prétoire.)

5 M. le Président (interprétation): Oui, Monsieur Milosevic?

6 M. Milosevic (interprétation): Avant de poursuivre, j'aurais aimé dire

7 qu'il est parfaitement clair que le seul moyen dont je dispose ici est le

8 téléphone; et même ce téléphone ne fonctionnait pas hier après-midi. Mais

9 c'est un détail.

10 Je crois que l'on ne peut parler d'équité entre les parties et l'on ne

11 peut estimer qu'un procès est possible, même devant un tel Tribunal

12 illégal, dans un état de déséquilibre tel où une des parties a à sa

13 disposition uniquement un téléphone, alors que l'autre côté a, de son

14 côté, tout le pouvoir.

15 J'aurais aimé vous demander une fois de plus de me remettre en liberté. En

16 effet, j'ai le droit à un procès équitable et j'ai le droit de me

17 défendre. Vous savez que le pacte international sur le droit civil et

18 politique...

19 M. le Président (interprétation): Monsieur Milosevic, je vous interromprai

20 pour la raison suivante. Nous avons ici un témoin à la barre, nous sommes

21 en train d'entendre sa déposition. C'est le contre-interrogatoire et je

22 crois qu'il est normal de terminer ce contre-interrogatoire. Puis, quand

23 le moment s'y prêtera, nous pourrons parler des questions d'intendance.

24 Le Procureur, en l'espèce, si je ne m'abuse, voudrait soulever quelques

25 questions. Est-ce bien exact, Monsieur Nice?

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1 M. Nice (interprétation): Oui, Monsieur le Président, il y a quelques

2 questions que nous voudrions évoquer. J'en ai discuté avec le Juriste de

3 la Chambre ce matin, peu de temps avant le début de l'audience.

4 Je pense qu'il serait plus utile d'en parler demain qu'aujourd'hui. Ne

5 serait-ce que parce qu'il y a une requête relevant du 92bis qui est en

6 train d'être préparée et qui devrait vous être signifiée d'ici à cet

7 après-midi, pendant la pause. C'est une question que les amici et l'accusé

8 voudront examiner peut-être. Nous pourrions en discuter aujourd'hui, mais

9 demain ce serait possible aussi. A vous de juger.

10 M. le Président (interprétation): Est-ce qu'on pourrait en parler après le

11 témoin suivant, plutôt que de prévoir une heure précise? Nous pourrions

12 peut-être en terminer de la déposition de notre témoin pour aborder

13 ensuite ces questions.

14 M. Nice (interprétation): Tout à fait.

15 M. le Président (interprétation): Monsieur Milosevic, nous allons étudier

16 ces questions administratives. Ce sera d'ailleurs la règle appliquée

17 pendant toute la durée du procès, nous le ferons quand le moment s'y

18 prêtera. Nous entendrons votre requête, vos demandes, après le témoin

19 suivant. S'il y a des questions urgentes, bien entendu libre à vous de les

20 évoquer comme vous l'avez déjà fait par le passé, mais je pense qu'il faut

21 essayer de terminer la déposition du témoin une fois qu'elle est commencée

22 pour ne pas l'interrompre. Nous pourrons aborder les autres questions

23 demain.

24 Terminez votre contre-interrogatoire maintenant.

25 (Contre-interrogatoire du témoin, M. Berisha Agron, par l'accusé

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1 M. Milosevic, suite.)

2 M. Milosevic (interprétation): Est-ce que Naim Berisha est un membre de

3 votre famille? Y a-t-il un lien de parenté avec vous? Est-il votre oncle?

4 M. Berisha (interprétation): Moi, je m'appelle Agron Berisha, et j'ai dit

5 au début de ma déposition que Naim Berisha, c'est un cousin proche. Je ne

6 sais pas si c'est de lui que l'on parle, de Naim le médecin. Pour le

7 moment, il vit et il travaille en Allemagne. Cela fait déjà sept ou huit

8 ans qu'il habite et travaille en Allemagne.

9 M. Milosevic (interprétation): Je parle de Naim Berisha, le chef du groupe

10 terroriste UCK, qui est votre cousin.

11 M. Berisha (interprétation): Je dois dire que l'accusé fait une confusion

12 entre les Naim, les différents Naim qui ont vécu à Suva Reka. Moi, j'ai

13 parlé d'un Naim Berisha, qui est le fils de mon oncle. Il vit en Allemagne

14 et il est médecin de profession.

15 M. le Président (interprétation): Est-ce qu'il y a un lien de parenté

16 entre vous et Naim Berisha dont il est affirmé qu'il a des liens avec

17 l'UCK?

18 M. Berisha (interprétation): Vous voulez dire qu'il a des liens avec l'UCK

19 maintenant ou qu'il avait des liens dans le passé?

20 M. le Président (interprétation): Est-ce que vous connaissez un homme

21 répondant au nom de Naim Berisha, qui aurait eu des liens avec l'UCK à

22 quelque moment que ce soit?

23 M. Berisha (interprétation): Oui, mon cousin, le médecin, Naim Berisha,

24 qui est à l'étranger; je vous ai dit la vérité: c'est un médecin et il

25 travaille en Allemagne. Mais je connaissais un autre Naim Berisha; celui-

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1 là, il est mort pendant la guerre et c'était un cousin plus éloigné. Je

2 n'avais pas de lien avec lui, je ne le connaissais pas personnellement. Je

3 le connaissais de vue simplement et je ne sais pratiquement rien à son

4 sujet.

5 M. le Président (interprétation): Oui, Monsieur Milosevic?

6 M. Milosevic (interprétation): Ces réponses-là, nous les avons déjà

7 entendues et un témoin précédent nous a d'ailleurs dit qu'il ne

8 connaissait même pas son propre fils. En d'autres termes, votre cousin

9 Naim Berisha, vous nous en avez parlé, mais est-ce que vous savez que le

10 policier Vranovci, dont je vous ai parlé hier, qui est également un

11 Albanais, était son oncle?

12 M. Berisha (interprétation): Non, je ne sais rien à propos des sujets

13 qu'évoque l'accusé.

14 Question: Et savez-vous que ce Naim Berisha, dont vous affirmez qu'il est

15 un cousin éloigné, a tué son oncle, donc Vranovci?

16 Réponse: J'ai déclaré que Naim Berisha est un cousin éloigné. Je crois

17 qu'il y a 150 Berisha à Suva Reka. Je n'ai pas de lien étroit, de lien de

18 famille avec la personne que vous avez mentionnée. Et je n'ai aucune

19 information quant au fait qu'il aurait tué un de ses oncles.

20 M. Milosevic (interprétation): C'est une situation habituelle pour vous de

21 ne pas avoir de rapport. Vous avez parlé de la question d'une station-

22 service où un de vos cousins a été tué. Savez-vous que cette station-

23 service, dans votre ville, était pleine d'armes et de munitions de l'UCK?

24 M. Berisha (interprétation): J'ai parlé d'un cousin qui s'appelait Jasher

25 Berisha. Lui aussi, c'était un cousin éloigné. Jasher, feu Jasher, n'a pas

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1 été tué, il a disparu. Il a été emmené le 26 mars 1999 par des gens que je

2 ne connaissais pas. Il a été emmené plusieurs heures après les événements

3 qui se sont produits à la pizzeria qui appartenait à la famille Shala.

4 Rappelez-vous, des policiers serbes avaient, dans cette pizzeria, tué des

5 femmes, des hommes, des enfants, même des enfants qui n'étaient pas encore

6 nés, de la façon la plus cruelle.

7 M. le Président (interprétation): Mais on vous a posé une question à

8 propos de la station-service. On a affirmé qu'elle était remplie de

9 munitions, d'armes appartenant à l'UCK. C'est l'affirmation qui est faite.

10 Avez-vous des informations à ce propos? Si vous n'en avez pas, contentez-

11 vous de répondre par non.

12 M. Berisha (interprétation): Non.

13 M. Milosevic (interprétation): Et comment alors savez-vous que des

14 personnes ont été tuées dans ce café puisque là non plus vous n'y étiez

15 pas?

16 M. Berisha (interprétation): J'ai expliqué très clairement cela au cours

17 de ma déposition. Je n'ai pas vu ces meurtres de mes propres yeux, ils

18 m'ont été racontés par des gens qui ont été des témoins oculaires de cette

19 horreur ce jour-là.

20 M. Milosevic (interprétation): Donc vous êtes en train de déposer sur des

21 points dont vous avez uniquement entendu parler d'autres personnes?

22 M. le Président (interprétation): Mais, Monsieur Milosevic, le témoin l'a

23 dit au cours de sa déposition, il a dit ne pas avoir vu tout cela mais

24 ceci lui avait été relaté par des survivants. Nous comprenons cela, et

25 ceci ne nécessite aucun commentaire de votre part.

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1 M. Milosevic (interprétation): Est-ce qu'hier, vous avez bien affirmé que

2 vous avez vu quelqu'un devant la gare routière? Vous avez donc vu

3 quelqu'un tuer un homme et une femme?

4 M. Berisha (interprétation): Non, ce n'est pas exact, ce n'est pas ce que

5 j'ai dit. J'ai déclaré que plusieurs minutes après avoir vu Nexhmedin

6 Berisha grièvement blessé gisant au sol et sa femme enceinte, Lirie, qui

7 le traînait pour l'emmener derrière un magasin dans le centre commercial

8 de Malesia Reisen, quelques minutes plus tard donc, j'ai vu un policier

9 qui regardait au sol pour suivre les traces laissées par l'homme. Je

10 suppose qu'il a suivi les traces de sang laissées par Nexhmedin qui était

11 blessé.

12 Question: Ce policier que vous avez vu, vous l'avez vu devant la gare

13 routière. Est-ce que c'est exact?

14 Réponse: Il était dans la gare routière. Le policier est sorti par une

15 petite ouverture qui se trouvait dans la clôture derrière la gare

16 routière. Il suivait apparemment les traces de sang laissées par le

17 blessé, Nexhmedin.

18 Question: Vous l'avez vu?

19 Réponse: J'ai vu le policier. Je l'ai vu qui examinait le sol et qui se

20 déplaçait.

21 Question: Hier, pendant que le téléphone fonctionnait encore, on m'a

22 averti du fait qu'entre votre maison et la gare routière, il existe un

23 bâtiment du "Kosovovino" ainsi que le poste de police et que de là vous ne

24 pouviez absolument pas voir la gare routière. Est-ce que c'est exact?

25 Réponse: Ce n'est pas exact. Cet immeuble assez élevé dont on parle se

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1 trouve à peu près deux ou trois cents mètres de chez moi.

2 Question: Vous affirmez donc que depuis votre maison, vous avez vu un

3 policier se trouvant à la gare routière et vous l'avez vu en train de

4 chercher votre cousin, celui qui était blessé?

5 Réponse: J'ai déclaré que le policier regardait le sol et je me suis dit

6 qu'il avait trouvé des taches de sang laissées par Nexhmedin qui était

7 blessé et qu'il suivait ces traces. Je ne suis pas trop sûr de ce qu'il

8 recherchait ou de qui il recherchait. Je me suis contenté de dire ce que

9 j'avais vu.

10 Question: Tout ce que vous avez vu, c'est un policier qui regardait par

11 terre devant la gare routière?

12 Réponse: Pas dans la gare routière. J'ai dit qu'il était sorti par cette

13 petite porte qui se trouve dans la clôture autour de la gare routière et

14 que là où j'avais vu Nexhmedin blessé, cet homme a commencé à marcher tout

15 en regard dans le sol, et il est allé dans la direction prise par la femme

16 qui traînait Nexhmedin.

17 Question: Et à quelle distance se trouve la gare routière par rapport à

18 votre maison, la maison d'où vous regardiez cela?

19 Réponse: 70 ou 80 mètres.

20 Question: Et sur la base de ce policier que vous avez vu, vous en avez

21 conclu qu'il cherchait votre cousin?

22 Réponse: J'ai dit que je supposais qu'il suivait les traces de sang

23 laissées par Nexhmedin blessé.

24 M. Milosevic (interprétation): Bien. Vous êtes en train de déposer sur vos

25 suppositions. Savez-vous...

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1 M. Berisha (interprétation): Excusez-moi, Monsieur le Président, Messieurs

2 les Juges, je ne suis pas ici pour faire des suppositions pour vous faire

3 part de mon propre avis, je suis venu ici pour témoigner de ce que j'ai vu

4 de mes propres yeux. J'ai vu de quelle façon mes cousins ont été tués,

5 vraiment très cruellement, des mains de la police, j'ai vu ces événements

6 de mes propres yeux et je ne vais pas ici parler de suppositions.

7 M. le Président (interprétation): Monsieur Berisha, nous comprenons ce que

8 vous nous dites, mais vous comprendrez aussi que l'accusé a le droit de

9 vous poser des questions à propos de votre déposition.

10 Si ces questions sont incorrectes ou se présentent sous forme de

11 commentaires, nous interviendrons. Nous n'allons pas vous demander de

12 répondre à ces questions. Il peut être utile -à vous d'en juger-, il peut

13 être utile que vous fournissiez des réponses concises, que vous répondiez

14 par oui ou par non; quelquefois, cela suffit. Cela nous permettra peut-

15 être d'avancer plus vite.

16 Monsieur Milosevic, c'est une occasion qui vous est donnée de poser des

17 questions, pas de faire des commentaires à propos de la déposition du

18 témoin.

19 M. Milosevic (interprétation): Oui, effectivement, j'imagine que je dois

20 poser des questions.

21 M. le Président (interprétation): Oui, mais pas faire des commentaires.

22 M. Milosevic (interprétation): Savez-vous combien de policiers ont été

23 tués, avant l'agression, dans les environs de Suva Reka?

24 M. Berisha (interprétation): Avant quelle agression?

25 M. Milosevic (interprétation): Avant l'agression de l'OTAN, avant le 24

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1 mars.

2 M. Berisha (interprétation): J'appellerai cette agression de l'OTAN, une

3 attaque de l'OTAN contre l'ex-Yougoslavie. Ce n'était pas une agression...

4 M. le Président (interprétation): Ne vous inquiétez pas de cela, répondez

5 simplement à la question qui vous a été posée, qui était de savoir combien

6 de policiers avaient été tués avant le 24 mars.

7 M. Berisha (interprétation): Je ne sais pas.

8 M. Milosevic (interprétation): Savez-vous quels événements ont eu lieu le

9 29 avril 1998, jour où a été tué Jovis Sasa, un policier, près de Dulje?

10 C'est juste à côté de chez vous.

11 Réponse: Le village de Dulje n'est pas loin de Suva Reka; il est éloigné

12 d'environ neuf kilomètres. Mais je ne suis pas au courant de ces

13 événements. En effet, le 29 avril 1998, je faisais mes études.

14 Question: Et le 17 juin 1998, lorsque au même endroit, un autre policier a

15 été tué, Sladjan Miric, est-ce que vous en avez entendu parler?

16 Réponse: Non.

17 Question: En avez-vous entendu parler?

18 Réponse: Non.

19 Question: Et savez-vous ce qui est arrivé le 24 juin 1998 dans le village

20 de Bihac, à trois kilomètres de Suva Reka?

21 Réponse: Non.

22 M. Milosevic (interprétation): Et je ne vous ai même pas encore dit de

23 quel événement il s'agissait.

24 M. le Président (interprétation): Le témoin n'est au courant d'aucun

25 incident qui s'est produit ce jour-là.

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1 Monsieur Berisha, quand êtes-vous rentré à Suva Reka, quand êtes-vous

2 revenu de ces études?

3 M. Berisha (interprétation): Je suis rentré le lendemain du jour où j'ai

4 eu mon diplôme à Suva Reka. J'ai été diplômé le 25, c'est donc le 26 juin

5 1998 que je suis rentré.

6 M. Milosevic (interprétation): Alors, vous n'avez absolument pas entendu

7 parler d'un incident où sept personnes ont été tuées, y compris un enfant,

8 à trois kilomètres de Suva Reka, la veille de votre arrivée à Suva Reka?

9 M. Berisha (interprétation): Je ne sais rien à propos de l'événement dont

10 vous parlez.

11 Question: Et savez-vous qu'un incident a eu lieu à Duhle où ont été tués

12 Dragan Tomasevic, Milos Stevanovic et Goran Boskovic, le 8 janvier 1999? A

13 ce moment-là, vous étiez médecin à Suva Reka.

14 Réponse: A ce moment-là, je travaillais à Suva Reka, mais je n'ai pas

15 entendu parler de l'incident dont vous parlez.

16 Question: Et avez-vous entendu parler de l'incident qui a eu lieu à

17 Semetiste, près de Suva Reka, le 28 mars 1999: Ivica Spasic a été tué. Lui

18 aussi était policier.

19 Réponse: Le 28 mars, je me trouvais à Prizren avec ma tante. C'est à ce

20 moment-là que j'avais dû fuir de chez moi et j'avais passé quatre jours

21 chez ma tante. Il était par conséquent impossible que j'apprenne ce qui se

22 passait à Suva Reka, encore moins dans le village de Semetiste.

23 M. Milosevic (interprétation): J'imagine que vous ne savez rien non plus

24 de l'assassinat de sept policiers à Suva Reka, au début du mois d'avril ou

25 plutôt en avril.

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1 M. le Président (interprétation): On en a parlé déjà hier puisque le

2 témoin se trouvait à ce moment-là en Albanie, au mois d'avril. Lorsqu'on

3 lui a posé une question à ce propos, il a dit n'être pas du tout au

4 courant.

5 Est-ce bien cela, Monsieur Berisha?

6 M. Berisha (interprétation): C'est exact.

7 M. Milosevic (interprétation): Hier, vous avez dit que vous n'avez rien vu

8 des bombardements. Est-ce que c'est exact? Et vous n'avez rien entendu non

9 plus?

10 M. Berisha (interprétation): J'ai déclaré qu'après le début de l'attaque

11 de l'OTAN, je n'étais pas resté très longtemps au Kosovo. En tout, j'ai

12 passé trois journées chez moi, dans ma maison et quatre journées chez ma

13 tante à Prizren. Et pendant ce temps, je n'ai rien vu quant à ces

14 bombardements.

15 Question: Mais c'est pour cela que je vous pose la question parce que le

16 24 mars, en d'autres termes le premier jour, un émetteur a été bombardé

17 près de Suva Reka; toute la région de Suva Reka a tremblé suite à ce

18 bombardement. Est-il possible que vous n'ayez rien entendu?

19 Réponse: Vous parlez d'un endroit, Bukova Lala, qui est très éloigné de

20 Suva Reka et c'est vraiment perdu dans les collines. C'est au-dessus du

21 village de Budakov. Je n'ai pas entendu de détonation puissante, de bruit

22 assourdissant cette nuit-là.

23 Question: Comment savez-vous que c'était la nuit?

24 Réponse: Les bombardements de l'OTAN, ils ont commencé à 8 heures du soir,

25 le 24 mars 1999.

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1 Question: Et savez-vous ce qu'il en était de l'immeuble d'habitation près

2 du marché de Suva Reka, qui se trouve à 500 mètres de votre maison et qui

3 a également été bombardé?

4 Réponse: Ma maison se trouve près du poste de police, près de la gare

5 routière. Vous parlez maintenant d'un endroit qui est dans une partie tout

6 à fait différente de la ville de Suva Reka.

7 M. Milosevic (interprétation): Mais Suva Reka est une petite ville.

8 J'imagine que, quand une bombe touche une partie d'une petite ville, toute

9 la ville est au courant, toute la ville le sait. Or vous affirmez que vous

10 n'en savez rien. Dites-nous si vous ne savez pas, comme cela nous pourrons

11 continuer.

12 M. Berisha (interprétation): Il n'est pas nécessaire que je réponde à

13 ceci. Ce n'est pas une question que vous posez, c'est un commentaire.

14 M. le Président (interprétation): Quand est-il affirmé qu'il y a eu une

15 bombe qui est tombée sur ce quartier ou sur cet immeuble près du marché?

16 Quelle était la date, Monsieur Milosevic?

17 M. Milosevic (interprétation): Au tout début des bombardements; je n'ai

18 pas la date exacte. Le téléphone ne fonctionnait pas hier après-midi,

19 alors je n'ai pas pu vérifier.

20 M. le Président (interprétation): Fort bien. Passons à autre chose, si

21 vous voulez bien.

22 M. Milosevic (interprétation): Etes-vous au courant d'attaques de l'UCK

23 avant le début de l'agression dans des villages autour de Suva Reka,

24 Recani 3 kilomètres, Musatiste 6 kilomètres, Budakovo, Vranic 7

25 kilomètres. Donc tous ces villages autour de Suva Reka où des attaques de

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1 l'UCK ont eu lieu? Savez-vous quoi que ce soit au sujet de ces attaques?

2 M. Berisha (interprétation): Non.

3 M. Milosevic (interprétation): Mais quant aux fouilles des maisons pour

4 trouver des armes après ces attaques-là, vous êtes au courant. Et vous

5 êtes au courant uniquement de cela, si j'ai bien compris?

6 M. le Président (interprétation): Là, c'est un commentaire de votre part,

7 Monsieur Milosevic. Vous pourrez le formuler en temps utile.

8 Inutile de répondre à cette question, Monsieur le Témoin.

9 M. Milosevic (interprétation): Très bien.

10 Maintenant, je me concentrerai sur la période que vous avez passée

11 effectivement à Suva Reka, du 23 août 1998 jusqu'au début de l'agression,

12 le 24 mars. Savez-vous que quinze civils albanais ont été tués par l'UCK?

13 M. Berisha (interprétation): Je ne suis pas du tout au courant de

14 l'incident dont vous parlez.

15 Question: Et cela a eu lieu sur votre territoire, à Suva Reka.

16 Réponse: A cette époque, j'allais de chez moi à mon travail et je rentrais

17 chez moi pendant tout ce temps. Je ne suis jamais allé en dehors de la

18 ville ni aux abords de la ville. Je vous l'ai dit dès le début, jamais je

19 n'ai vu de soldats de l'UCK, jamais je n'ai vu d'activité menée par l'UCK

20 qui se serait produite dans les villages. Je ne suis pas au courant parce

21 que moi, je ne me suis pas rendu personnellement dans ces villages.

22 Question: Savez-vous qu'à la fin du mois de mai 1998 et jusqu'à la fin du

23 mois de juin 1998, savez-vous que les médecins albanais qui travaillaient

24 à Belgrade ont tous quitté Belgrade, en masse?

25 Réponse: Non.

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1 Question: Et vous n'en avez même pas entendu parler?

2 Réponse: Non.

3 Question: Moi, on m'a dit qu'il existait même une lettre de votre

4 directeur de clinique qui dit que tous les médecins albanais ensemble ont

5 quitté la clinique et sont partis au Kosovo. C'était donc au mois de mai

6 et au mois de juin 1998.

7 Réponse: Apparemment, vous n'avez pas bien été informé.

8 Question: Vous avez dit qu'un certain nombre d'Albanais ont fait leur

9 spécialisation avec vous à la clinique. Est-ce que, au moment où vous êtes

10 parti à Suva Reka, ils sont restés pour travailler dans cette clinique?

11 Réponse: Je suis resté pendant tout le mois de juin jusqu'au moment où

12 j'ai dû me préparer et me présenter à l'examen pour obtenir mon diplôme,

13 ce que j'ai fait le 25 juin, et une semaine après mai, Flora Belegu a

14 aussi été diplômé.

15 Question: Et quant aux autres, est-ce qu'ils sont restés à la clinique

16 après vous?

17 Réponse: Au mois de juin, les cours se sont terminés, l'année

18 universitaire se terminait, ce qui veut dire que la plupart des étudiants

19 sont partis, sont rentrés chez eux en vacances.

20 Question: Très bien. Vous souvenez-vous du mois de mars, avant l'agression

21 de l'OTAN, au moment où l'UCK a proclamé la mobilisation?

22 Réponse: Non.

23 M. Milosevic (interprétation): Merci. Et savez-vous qu'un monastère à

24 Musatiste, un monastère serbe du XIII siècle existe à Musatiste?

25 M. Berisha (interprétation): J'ai entendu dire qu'il y avait un monastère

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1 serbe à Musatiste, dans ce village, mais je ne pense pas qu'il soit du

2 XIII siècle.

3 M. le Président (interprétation): Peu importe.

4 M. Milosevic (interprétation): Et savez-vous qu'il a été incendié?

5 M. Berisha (interprétation): Non.

6 Question: Très bien. Et savez-vous combien de personnes ont été tuées dans

7 les environs de Suva Reka? Peut-être que vous l'avez appris par la suite,

8 au moment où vous êtes rentré. Savez-vous combien de personnes ont été

9 tuées jusqu'en juin 1999?

10 Réponse: Je suis rentré d'Albanie le 28 juin 1999. J'ai trouvé Suva Reka

11 dans un état de destruction, de ruine. Dans la ville de Suva Reka, à peu

12 près 50% des maisons étaient réduites en cendres, 49 des villages

13 entourant Suva Reka avaient été incendiés, chacune des maisons était

14 réduite en cendres. Et j'ai entendu dire que, pendant la guerre, Suva Reka

15 avait perdu 500 de ses habitants.

16 Question: Et savez-vous combien de personnes ont été tuées par l'UCK dans

17 cette région, étant donné que vous savez que de nombreuses personnes y ont

18 été tuées? Savez-vous que, d'après les documents dont on dispose, il

19 semblerait que 72 personnes aient été tuées par l'UCK, dont 19 Albanais?

20 Etes-vous au courant de cela?

21 Réponse: Non, je ne sais pas.

22 Question: Bien. Alors, je ne vais plus vous poser aucune question en

23 rapport avec les crimes de l'UCK car, manifestement, vous n'êtes au

24 courant d'aucun de ces crimes. Surtout pour ce qui est des bombardements.

25 40% des bombardements ont touché le Kosovo, le Kosovo représente 10% du

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1 territoire, donc le bombardement a été quatre fois plus intense sur le

2 Kosovo, et vous vous n'avez rien vu. Cela, nous avons pu le constater.

3 Vous êtes-vous rendu à Prizren après les bombardements?

4 M. le Président (interprétation): N'en a-t-il pas parlé hier?

5 Aidez-nous sur ce point, Monsieur Berisha: avez-vous été le témoin de

6 bombardements à Prizren?

7 M. Berisha (interprétation): Bombardements de l'OTAN, vous voulez dire,

8 Monsieur le Président?

9 M. le Président (interprétation): Oui.

10 M. Berisha (interprétation): Non.

11 M. Milosevic (interprétation): Vous avez dit qu'avant la guerre, la

12 population de Suva Reka avait dû subir des mauvais traitements et que les

13 gens sortaient rarement dans la rue. Après cela, vous nous avez expliqué

14 que des policiers avait confisqué la voiture de votre ami Faton, mais,

15 selon vous, il l'avait prise pour quelques jours.

16 Est-ce qu'ils lui ont rendu sa voiture? Et si oui, après combien de jours?

17 M. Berisha (interprétation): Faton n'était pas un ami, c'était un cousin

18 proche. Il a été tué le 26 par les policiers serbes. Il n'a pas eu la

19 chance de récupérer sa voiture. La voiture, elle est restée au poste de

20 police de Suva Reka. Quand je suis parti en Albanie, j'ai vu la voiture à

21 cet endroit. Je ne sais pas ce qui s'est passé ensuite.

22 Question: Vous avez dit que vous alliez en ville tous les jours.

23 Réponse: J'allais travailler tous les jours.

24 Question: Et est-ce que vous, vous avez subi des mauvais traitements au

25 moment où vous vous rendiez en ville tous les jours?

Page 1020

1 Réponse: Je me rendais au travail tous les jours et j'avais très peur,

2 mais je n'ai pas été maltraité. Je vous ai déjà parlé des sévices que j'ai

3 subis le 26 ou le 27 juin, au moment où je suis rentré de Belgrade. Le 26,

4 je me corrige.

5 Question: Et est-ce que votre cousin Faton, Fatoni était de la famille qui

6 avait la station-service "Fatani" à Pirane?

7 Réponse: Il s'appelait Faton et il n'avait pas de station-service; il

8 n'était le propriétaire d'aucune station-service. Il était au chômage.

9 Question: Si je vous pose la question, c'est parce que cette station-

10 service a été touchée par les bombardements de l'OTAN et a provoqué un

11 incendie dans le village.

12 Vous nous avez dit que, du poste de police, on tirait en direction de

13 votre maison. Mais vous nous avez dit que personne n'a été touché et qu'en

14 réalité, c'est un policier qui montrait jusqu'où il pouvait tirer, quelle

15 était la portée de ses tirs. Est-ce que vous avez vu si c'était le cas,

16 s'il souhaitait montrer la portée de son tir ou si peut-être quelqu'un

17 tirait pour une autre raison?

18 Réponse: Je n'ai pas dit qu'il avait tiré ou que quelqu'un aurait tiré sur

19 ma maison.

20 Question: Ou en direction des maisons à proximité de la vôtre: vous avez

21 dit qu'une balle avait touché un mur, qu'une balle avait traversé une

22 fenêtre?

23 Réponse: Oui, j'ai déclaré qu'au cours de l'été 1998, quelqu'un avait

24 ouvert le feu sur Ahmet Berisha qui était chez lui. La balle avait

25 traversé la fenêtre et s'était écrasée sur le mur arrière de sa chambre.

Page 1021

1 Question: Vous avez dit que c'est un policier qui a tiré?

2 Réponse: Le lendemain, je me suis rendu sur place et j'ai vu

3 personnellement la trace de l'impact par où la balle était entrée et où

4 elle était arrivée. Et j'ai donc pu voir la trajectoire qui montrait que

5 la balle provenait du poste de police de Suva Reka.

6 Question: Et à quelle distance se trouve le poste de police de Suva Reka?

7 Réponse: D'où par rapport à quel point?

8 Question: Mais par rapport à cet endroit qui a été touché par la balle

9 dont vous venez de parler.

10 Réponse: A peu près cent mètres.

11 Question: Donc sur une ligne droite qui irait de ce point situé à cent

12 mètres jusqu'à cet endroit-là, on aurait pu tirer d'un quelconque endroit

13 se trouvant sur cette ligne depuis la même direction: est-ce que c'est

14 exact? Etant donné que vous, vous en avez conclu que les tirs venaient de

15 là, de façon extrêmement professionnelle.

16 Réponse: Je ne pense pas que ce soit là une question. C'est plutôt un

17 commentaire que fait l'accusé.

18 M. Milosevic (interprétation): Avez-vous vu le policier en train de tirer

19 sur la maison de vos cousins?

20 M. Berisha (interprétation): Non. Cela s'est passé dans la soirée.

21 M. le Président (interprétation): Monsieur Milosevic, je pense que nous

22 avons épuisé ce sujet. Est-ce que nous pourrions passer à autre chose?

23 M. Milosevic (interprétation): Oui, moi aussi je suis du même avis. Nous

24 pouvons passer à autre chose.

25 Est-ce que quiconque, de façon générale, a essuyé des tirs ces jours-là,

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1 les jours qui ont précédé l'agression? Est-ce que l'on a tiré sur

2 quiconque? Est-ce que quiconque a été touché par une balle à Suva Reka? Du

3 côté de la police.

4 M. Berisha (interprétation): Oui, je m'en souviens bien, je me souviens

5 bien d'un incident qui s'est produit à Suva Reka. Au cours de l'été 1998,

6 ce jour-là, une dizaine de personnes ont été tuées dans le centre de Suva

7 Reka. D'abord, il y avait un ouvrier serbe qui a été tué, il travaillait

8 dans un magasin d'Etat au centre de Suva Reka. Personne ne sait qui l'a

9 tué. Je ne sais pas comment il s'appelait, mais je sais qu'il était du

10 village de Sopi. Puis la police a tué huit ou neuf civils dans les rues et

11 dans les maisons de cette partie du quartier de Suva Reka. Je me souviens

12 de cela.

13 Question: Et vous, vous avez vu cet incident?

14 Réponse: Non. Non, je ne l'ai pas vu de mes propres yeux parce qu'à

15 l'époque, je travaillais, j'étais au travail. Je travaillais au deuxième

16 étage de l'hôpital de Suva Reka, donc je voyais mes patients et je

17 travaillais avec des infirmières qui toutes étaient très effrayées au

18 moment où ce Serbe a été amené à l'hôpital. Et il y a eu beaucoup de

19 mouvement au rez-de-chaussée. Nous avons entendu des coups de feu tirés au

20 rez-de-chaussée de l'hôpital. On avait vraiment très peur. Nous avons

21 fermé la porte de notre service et nous avons attendu que les choses se

22 calment.

23 Question: Qui a tiré sur le rez-de-chaussée de la clinique?

24 Réponse: Je ne sais pas.

25 Question: Mais ne vous êtes-vous pas informé par la suite, une fois qu'il

Page 1023

1 y a eu une accalmie comme vous dites? Est-ce que vous n'avez pas essayé de

2 savoir qui avait tiré sur le rez-de-chaussée de l'hôpital?

3 Réponse: Non.

4 Question: Est-ce qu'il ne se serait peut-être agi d'une attaque de l'UCK,

5 au moment où ce Serbe a été tué, et où ils ont tiré sur des policiers,

6 puisque vous nous parlez de l'été 1998?

7 Réponse: J'ai dit qu'il avait été tué par des gens dont on n'a jamais

8 découvert l'identité, c'était un civil. Les auteurs n'ont jamais été

9 découverts, et pour moi, cela me fait mal de voir des civils tués, quelle

10 que soit leur appartenance ethnique.

11 M. Milosevic (interprétation): La seule chose que vous ne regrettez pas,

12 si j'ai bien compris, c'est que l'on ait tué votre directeur, le directeur

13 du centre médical, M. Vuksanovic. Hier, vous avez dit que cela ne vous

14 faisait pas de peine, étant donné que c'était un homme mauvais.

15 M. le Président (interprétation): Nous avons déjà parlé de cela, nous

16 n'allons pas y revenir.

17 Monsieur Milosevic, avez-vous d'autres questions à poser à ce témoin?

18 M. Milosevic (interprétation): Certainement.

19 M. le Président (interprétation): Je vous demanderai de bien vouloir

20 mettre un terme à ce contre-interrogatoire dans des délais assez brefs.

21 M. Milosevic (interprétation): Monsieur May, je m'attends de vous à ce que

22 vous ayez un comportement objectif. Je suis habilité à procéder à un

23 contre-interrogatoire.

24 M. le Président (interprétation): Vous avez le droit de conduire votre

25 contre-interrogatoire, mais nous avons également pour devoir de veiller à

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1 ce que ce procès s'achève rapidement, et nous remplirons ce devoir.

2 Maintenant, vous avez le droit de présenter votre thèse au témoin, c'est

3 d'ailleurs votre devoir, mais nous remarquons qu'il y a pas mal de

4 répétitions dans les questions que vous posez, ainsi qu'un certain nombre

5 de commentaires, donc je vous demanderai de bien vouloir avoir l'amabilité

6 de régler ces questions le plus rapidement possible.

7 Terminons donc ce contre-interrogatoire.

8 M. Milosevic (interprétation): A la question qui consistait à vous

9 demander si vous avez entendu de la contre-propagande dirigée contre les

10 Albanais du Kosovo, question qui vous a été posée hier, vous avez répondu

11 que vous avez entendu Vojislav Seselj dire: "Nous chasserons tous les

12 Albanais du Kosovo de l'autre côté de Prokletije". Où Vojislav Seselj a-t-

13 il dit cela?

14 M. Berisha (interprétation): Non, je ne sais pas. Je ne me rappelle pas si

15 je l'ai entendu à la télévision, si je l'ai lu dans un journal ou si je

16 l'ai entendu dire par bouche de quelqu'un. Je ne me rappelle pas.

17 Question: Etes-vous sûr qu'il parlait des Albanais? Ne parlait-il pas

18 peut-être des terroristes de l'UCK, si jamais il a dit ce que vous avez

19 dit qu'il avait dit?

20 Réponse: J'ai dit que je n'en étais pas sûr.

21 M. Milosevic (interprétation): Vous rappelez-vous si un quelconque

22 fonctionnaire, représentant de l'Etat, ou autre représentant d'un organe

23 officiel de la Serbie ou de la Yougoslavie aurait dit quelque chose contre

24 les Albanais?

25 M. Berisha (interprétation): Je ne me souviens pas que quelqu'un ait dit

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1 cela, mais c'était une réalité, cela s'est produit. Nous, Albanais du

2 Kosovo, sommes plusieurs millions à avoir quitté le Kosovo, donc est-il si

3 important de savoir si quelqu'un a dit cela ou ne l'a pas dit? Chacun sait

4 qu'un million d'Albanais a quitté le Kosovo.

5 M. le Président (interprétation): Monsieur Berisha, si vous limitiez vos

6 réponses aux questions qui vous sont posées, ce serait préférable. Il

7 n'est pas nécessaire de formuler des commentaires.

8 M. Berisha (interprétation): D'accord.

9 M. Milosevic (interprétation): Vous avez dit que le Président de

10 Macedoine, Gligorov, avait discuté de l'itinéraire à suivre pour chasser

11 les Albanais. Je n'ai pas très bien compris quelle était cette

12 explication. Je vous demande donc si, par ces mots, vous voulez laisser

13 entendre que les dirigeants de Serbie se sont entendus sur ce point avec

14 le Président de Macédoine, M. Gligorov?

15 Réponse: Oui, c'est ce qui s'est passé. Et cette déclaration de Gligorov,

16 je ne sais pas non plus si je l'ai entendue à la télévision, si quelqu'un

17 me l'a rapportée ou si je l'ai lue dans un journal; en tout cas, il y

18 était fait état d'un corridor que les Albanais du Kosovo étaient censés

19 emprunter pour quitter la Macédoine et se diriger vers l'Albanie.

20 Question: Avez-vous entendu parler d'un ordre donné par l'UCK aux Albanais

21 du Kosovo leur disant de quitter le Kosovo?

22 Réponse: Non, c'est ridicule.

23 Question: Avez-vous appris que les seules colonnes d'Albanais du Kosovo

24 bombardées par l'OTAN étaient celles qui revenaient? Pas une seule colonne

25 composée d'Albanais du Kosovo quittant le Kosovo n'a été bombardée. Avez-

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1 vous entendu cela?

2 Réponse: Je ne parlerai pas de ce que j'ai entendu dire, je parlerai de ce

3 que j'ai vu de mes yeux. Le jour où je suis parti en direction de

4 l'Albanie, tout le monde allait dans la même direction. Personne ne

5 revenait en sens contraire.

6 Question: Vous rappelez-vous de ce mot d'ordre de l'UCK: "Partons le plus

7 vite possible de façon à revenir le plus vite possible!"?

8 Réponse: Non.

9 Question: Vous rappelez-vous de ces tracts rédigés en langue albanaise et

10 disant aux Albanais qu'il fallait quitter le Kosovo?

11 Réponse: Non.

12 Question: Vous n'avez jamais vu un seul tract de ce genre?

13 Réponse: Non. Ce que vous êtes en train de dire est ridicule.

14 Question: J'espère que M. May va bien vouloir demander au témoin de ne

15 plus faire de commentaire.

16 Monsieur Berisha, vous avez dit hier qu'après la création de la commission

17 de vérification de l'OSCE, la situation a radicalement changé au Kosovo.

18 Réponse: Oui, c'est ce que j'ai dit.

19 Question: Cette mission a travaillé six mois.

20 Réponse: Cette mission a travaillé à peu près six mois. Je ne sais pas

21 exactement combien, mais c'était à peu près six mois.

22 Question: La précision à cet égard n'est pas indispensable. D'ailleurs,

23 considérez-vous que la situation a été totalement normalisée à ce moment-

24 là à Suva Reka?

25 Réponse: Elle est presque revenue à la normale.

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1 M. Milosevic (interprétation): Considérez-vous que la conclusion suivante

2 est justifiée? Il s'agit d'une constatation qui a été faite à l'époque.

3 Selon cette constatation -je cite-: "Dans toute la région de Prizren à

4 Pec...". Autrement dit, toute cette zone frontalière avec l'Albanie.

5 Mais je continue la lecture de cette constatation, je cite: "Dans toute la

6 région de Prizren à Pec, ont lieu des enlèvements et des assassinats

7 d'Albanais loyaux à la République fédérale yougoslave, sur ordre des

8 structures de commandement de l'UCK".

9 M. le Président (interprétation): Monsieur Milosevic, je crois que vous

10 avez déjà présenté cet argument de façon très détaillée. Nous avons

11 entendu ce qu'a dit le témoin qui se contente de dire qu'il ne sait rien à

12 ce sujet. Il n'y a donc rien à gagner en répétant des questions qui ont

13 déjà été posées à de nombreuses reprises sous des formes différentes.

14 Alors, y a-t-il d'autres questions sur un sujet différent que vous

15 souhaiteriez poser au témoin?

16 M. Milosevic (interprétation): Monsieur May, vous ne me permettez même pas

17 de terminer mes questions. Car j'ai demandé au témoin si les choses ont

18 changé radicalement après l'arrivée de la mission de vérification; le

19 témoin a répondu oui. Et, à l'instant, je lui cite un passage d'une

20 constatation faite par cette mission de vérification, constatation faite

21 entre le 5 et le 12 mai, donc constatation officielle de l'OSCE selon

22 laquelle, dans cette époque où le témoin considère que tout était normal,

23 la mission de vérification parle d'enlèvements et d'assassinats d'Albanais

24 loyaux à la RFY, sur commandement des structures de direction de l'UCK. Je

25 cite ce passage au témoin, passage d'une constatation faite par l'OSCE et

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1 qui concerne une période pour laquelle le témoin vient de dire que les

2 choses étaient normales alors que la mission de vérification...

3 (L'interprète précise que le son a été coupé.)

4 M. le Président (interprétation): Très bien, Monsieur Milosevic, vous avez

5 lu ce passage du texte.

6 Monsieur le Témoin, vous avez entendu ce passage qui est en rapport direct

7 avec la période dont vous avez vous-même parlé dans vos réponses. Etes-

8 vous d'accord ou pas avec ce que dit la mission de vérification de l'OSCE

9 dans cet extrait?

10 M. Berisha (interprétation): S'agissant de la situation de Suva Reka, je

11 ne peux pas répondre, car j'ai dit que je ne m'étais pas rendu dans les

12 villages, pas plus d'ailleurs que dans les villes mentionnées par

13 l'accusé. Je ne peux parler que de la situation qui régnait à Suva Reka. A

14 cette époque, les gens sortaient plus librement pour se promener en ville,

15 certains cafés étaient ouverts, donc la situation est devenue plus

16 détendue, de façon générale.

17 M. le Président (interprétation): Monsieur Milosevic, vous pouvez demander

18 le versement au dossier de ce rapport des observateurs de l'OSCE, en temps

19 utile. Nous le prendrons en considération. Mais il ne me paraît pas très

20 utile de poursuivre dans cet ordre de questions avec ce témoin, suite à la

21 réponse qui vient d'être apportée à votre question.

22 A moins que vous ayez d'autres questions, nous pouvons donc en terminer.

23 M. Milosevic (interprétation): J'ai d'autres questions, mais, sur votre

24 insistance, j'en sauterai quelques-unes.

25 Monsieur Berisha, pendant cette période où, selon vous, la situation était

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1 presque normale, vous ne faites pas les mêmes constatations que celles qui

2 ont été faites par la mission de vérification de l'OSCE. En revanche, vous

3 dites que, lorsque cette mission s'est retirée, la situation s'est

4 considérablement aggravée, considérablement dégradée, n'est-ce pas?

5 M. Berisha (interprétation): Oui, c'est ce que j'ai dit. Une fois que les

6 observateurs internationaux sont partis, la situation s'est aggravée et

7 elle est revenue en fait à ce qu'elle était dans la ville que j'habitais

8 au cours de l'été 1998.

9 Question: Considérez-vous que le retrait soudain, brutal de cette mission

10 d'observation de l'OSCE a eu un effet négatif sur la situation au Kosovo-

11 Metohija?

12 Réponse: Je n'ai pas compris cette question.

13 Question: Vous avez dit que la situation était normale lorsque la mission

14 de vérification était présente et que, suite à son retrait brutal, la

15 situation s'était aggravée. Je vous demande donc si vous considérez que le

16 retrait de cette mission de vérification a été un facteur qui a joué un

17 rôle négatif sur la situation régnant à Suva Reka, ville où vous habitiez,

18 pour ne pas parler de l'ensemble du Kosovo-Metohija?

19 Réponse: Le simple fait que la situation s'est développée, comme elle l'a

20 fait, montre que le départ des observateurs internationaux a conduit à une

21 dégradation de la situation.

22 Question: Monsieur le Président, je vais sauter un certain nombre de

23 questions que je souhaitais poser, en rapport avec des événements

24 concrets, mais il y en a tout de même quelques-unes que je dois poser.

25 Monsieur le Témoin, vous savez qu'au début de l'agression, l'ordre a été

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1 donné par le Conseil exécutif provisoire du Kosovo-Metohija, l'ordre a

2 donc été donné à tous les centres de santé de créer deux équipes médicales

3 chargées d'aider les réfugiés, ainsi que les blessés dus aux

4 bombardements.

5 Qu'avez-vous fait dans votre centre de santé? Avez-vous formé ces deux

6 équipes?

7 Réponse: Je n'ai pas connaissance des équipes médicales dont vous venez de

8 parler. Moi, j'étais gynécologue et je faisais mon travail de mon côté.

9 Question: Mais en tant que gynécologue, avez-vous été affecté à une

10 quelconque équipe médicale chargée d'aider les réfugiés ainsi que les

11 personnes victimes des bombardements?

12 Réponse: Vous parlez des bombardements de l'OTAN?

13 Question: Oui, oui, je parle de toute la guerre.

14 Réponse: Deux jours avant le début des bombardements de l'OTAN, comme je

15 l'ai dit, je n'ai pas pu aller au travail, car j'étais physiquement en

16 danger.

17 Question: Combien y avait-il de médecins albanais à Suva Reka, en dehors

18 de vous?

19 Réponse: Je ne saurais vous donner le chiffre exact, mais il y avait entre

20 22 et 25 médecins travaillant au centre médical de Suva Reka.

21 Question: Eux aussi, ont-ils eu peur ou bien ont-ils été affectés à ces

22 équipes médicales dont nous parlons?

23 Réponse: Je n'ai aucune connaissance de la création de ces équipes

24 médicales. C'est la première fois que j'entends parler de cela.

25 M. Milosevic (interprétation): Avez-vous connaissance, dans ce cas, du

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1 fait que des maisons serbes ont été incendiées dans la municipalité de

2 Suva Reka?

3 M. Berisha (interprétation): Je suis revenu d'Albanie le 28 juin 1999,

4 c'est-à-dire trois semaines après la fin de la guerre, une fois que

5 l'accord a été conclu. La raison pour laquelle j'ai tardé un peu à

6 revenir, c'est que j'avais un enfant en bas âge...

7 M. le Président (interprétation): Ecoutez, ce sera beaucoup plus efficace

8 si vous répondez par oui ou par non.

9 Avez-vous connaissance du fait que des maisons serbes ont été incendiées,

10 Monsieur le Témoin?

11 M. Berisha (interprétation): Oui. Quand je suis revenu, j'ai vu quelques

12 maisons serbes brûler.

13 M. Milosevic (interprétation): Avez-vous vu une maison serbe qui n'aurait

14 pas brûlé à Suva Reka? Y en a-t-il aujourd'hui?

15 M. Berisha (interprétation): Oui, il y en a beaucoup, beaucoup. Des

16 Albanais vivent actuellement dans ces maisons. Des Albanais dont les

17 maisons ont été incendiées, ainsi que des Albanais qui n'ont pas eu la

18 possibilité de rénover leur propre maison.

19 Question: Et les maisons qui n'ont pas été prises par la force par les

20 Albanais ont-elles été incendiées? Je parle des maisons serbes.

21 Réponse: Oui, j'ai dit que j'ai vu quelques maisons serbes de Suva Reka

22 incendiées. Mais dans la plupart de ces maisons, ainsi que dans la plupart

23 des maisons appartenant à l'Etat, habitent des Albanais aujourd'hui.

24 Question: Qu'en est-il des Serbes de Suva Reka?

25 Réponse: Je ne sais pas, je crois qu'ils sont en Serbie.

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1 Question: Y a-t-il encore un Serbe à Suva Reka aujourd'hui?

2 Réponse: Pas un seul. Non.

3 Question: Donc leurs maisons à eux ont été soit saisies par les Albanais,

4 soit incendiées. Il n'y a que ces deux versions, c'est bien ça?

5 Réponse: Je ne crois pas que le fait de dire qu'elles ont été saisies

6 suffise. Je dis que des Albanais y vivent aujourd'hui.

7 Question: Bien sûr, je ne pensais pas que vous alliez dire que la

8 situation était bonne. Je voulais simplement démontrer ce qui vient d'être

9 démontré, à savoir que les maisons saisies par la force sont habitées et

10 que les autres ont été incendiées, brûlées. Mais qu'en tout état de cause,

11 il ne reste plus un Serbe à Suva Reka.

12 Monsieur le Témoin, avez-vous la moindre idée du nombre de Serbes qui ont

13 été tués et kidnappés après le 10 juin, donc après votre retour à Suva

14 Reka?

15 Réponse: Je suis arrivé à Suva Reka le 28 juin, soit trois semaines après

16 la signature de l'accord. Je suis rentré très tard. Ce qui s'est passé au

17 cours de ces trois semaines, je suis incapable de le dire.

18 M. Milosevic (interprétation): Vous n'avez pas la moindre idée du nombre

19 de Serbes qui ont été tués et enlevés?

20 M. le Président (interprétation): Le témoin a dit qu'il ne savait pas.

21 M. Milosevic (interprétation): Bien.

22 M. Nice (interprétation): Puis-je prendre la parole?

23 M. le Président (interprétation): Oui.

24 M. Nice (interprétation): Je réserve mes questions supplémentaires suite

25 au contre-interrogatoire pour plus tard, mais je vois que le temps passe

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1 et vous-même, Monsieur le Président, allez sans doute mettre un terme à ce

2 contre-interrogatoire, peut-être à la pause.

3 En tout cas, l'accusé, si je ne m'abuse, est habilité à contre-interroger

4 le témoin au sujet des questions centrales de ce procès. Et je tiens

5 compte du fait que la Chambre a appelé son attention sur le fait qu'il

6 pouvait le faire en application de l'Article 90. Ce serait donc très utile

7 s'il pouvait associer différentes questions importantes pour le procès et

8 contre-interroger le témoin sur ces questions, plutôt que sur des

9 questions qui sont d'un intérêt secondaire, et guère pertinentes.

10 M. le Président (interprétation): Nous allons voir ce que nous allons

11 décider.

12 (Les Juges se concertent sur le siège.)

13 Nous traiterons de façon générale de la question de savoir quel doit être

14 le champ du contre-interrogatoire lorsque nous aborderons le problème des

15 questions administratives. Il serait très utile aux Juges d'entendre

16 l'avis des amici curiae sur ce point, ainsi que, bien sûr, celui du

17 Procureur.

18 Nous remarquons toutefois que le contre-interrogatoire a porté très

19 longuement sur des questions qui très certainement ne sont pas capitales

20 par rapport à l'administration de la preuve. Donc pour le moment, nous

21 n'allons pas dire à l'accusé quelles sortes de questions il doit poser au

22 témoin; c'est à lui qu'il appartient d'en décider.

23 Mais néanmoins, Monsieur Milosevic, votre contre-interrogatoire dure déjà

24 depuis deux heures. Et si vous avez encore des questions à poser au

25 témoin, il conviendrait en particulier que vous l'interrogiez au sujet des

Page 1034

1 événements dont le témoin a dit y avoir assisté, les avoir vus de ses

2 yeux, entre le 25 et le 26 mars.

3 M. Milosevic (interprétation): La différence entre nous se situe au niveau

4 de ce que nous considérons comme fondamental ou non.

5 En effet, au cours du présent procès, ce faux Procureur s'est efforcé de

6 démontrer que les Albanais avaient été lésés, qu'ils avaient vécu très

7 difficilement, etc., depuis 1989 jusqu'à l'agression de l'OTAN qui les

8 aurait sauvés. Ici, nous avons vu dans la déposition du témoin que tout

9 cela est inexact, qu'il est allé à l'école régulièrement, qu'il allait à

10 l'école avec tous les autres Albanais, qu'il a eu un emploi comme tout le

11 monde, qu'il est allé faire des études supérieures à Prizren, puis dans

12 d'autres villes, et finalement à Belgrade, qu'il est revenu chez lui pour

13 trouver un emploi, etc. Tout cela est censé composer des questions

14 secondaires.

15 Or la question que le Procureur considère comme centrale est en fait une

16 question secondaire et il essaie de l'imposer au titre de question

17 centrale. C'est ce que j'ai dit dans mon propos liminaire.

18 L'agression insensée de 78 jours, etc., le comportement et les activités

19 de l'UCK sont imposées par le Procureur au témoin comme étant des

20 questions sans importance. Et ceci est inacceptable.

21 M. le Président (interprétation): Oui, oui. Mais je vous arrête, je vous

22 coupe. Nous avons entendu cela à de nombreuses reprises. En ce moment,

23 nous en sommes au contre-interrogatoire de ce témoin. Il vous reste dix

24 minutes. Avez-vous d'autres questions à poser au témoin durant ces dix

25 minutes?

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1 M. Milosevic (interprétation): Je poserai des questions au témoin tant que

2 j'en aurai la possibilité. Simplement, je ne comprends pas pourquoi vous

3 me limitez.

4 Il est difficile en un instant de faire la sélection, mais je vois que je

5 suis dans une situation unique dans le monde, à savoir que, tout illégal

6 qu'il soit, un Tribunal laisse de côté la question importante des

7 terroristes.

8 M. le Président (interprétation): Oui, oui, veuillez poursuivre.

9 M. Milosevic (interprétation): Voici quelle sera ma première question.

10 Monsieur le Témoin, vous avez dit que les policiers patrouillaient à

11 plusieurs ce jour-là, qu'ils allaient de maison en maison, brisaient les

12 portes pour pénétrer dans ces maisons, etc.

13 M. Berisha (interprétation): De quel jour parlez-vous?

14 Question: Je parle du jour critique dont vous avez déjà parlé, le jour où

15 ils ont enfoncé la porte de votre maison et la veille également.

16 Réponse: Oui. Et quelle était la question?

17 M. Milosevic (interprétation): La question était la suivante: vous avez

18 entendu des coups de feu dans la maison dans laquelle un certain nombre de

19 personnes ont trouvé la mort, mais vous n'avez rien vu de ce qui s'est

20 passé dans cette maison. C'est cela ou pas?

21 M. Berisha (interprétation): Il me semble que l'accusé ne s'est pas

22 concentré sur ce que j'ai dit, il ne s'est pas intéressé à entendre ce que

23 j'ai dit avoir vu...

24 M. le Président (interprétation): Monsieur Berisha, nous irons plus vite

25 si vous répondez. Vous avez entendu la question; voudriez-vous y répondre

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1 simplement, je vous prie?

2 M. Berisha (interprétation): Les événements qui se sont déroulés, se sont

3 déroulés dans la cour et pas à l'intérieur de la maison. Je les ai vus à

4 une distance de dix mètres. J'ai vu des policiers serbes tuer des civils,

5 des civils innocents et désarmés.

6 M. Milosevic (interprétation): Vous avez dit que les coups de feu avaient

7 été tirés à l'intérieur de la maison et que c'est là que les policiers

8 avaient tiré. J'ai écouté très attentivement ce que vous avez dit en

9 dehors de ce que vous avez relaté au sujet de ce qui s'est passé dans la

10 cour.

11 Réponse: J'ai aussi entendu des coups de feu tirés à l'intérieur de la

12 maison, dans chacune des pièces et, très rapidement, la maison a été

13 enveloppée par les flammes et la fumée.

14 Question: Etes-vous sûr que personne n'a tiré sur les policiers quand ils

15 ont pénétré dans la maison?

16 Réponse: J'en suis tout à fait sûr.

17 Question: N'y avait-il aucune arme dans cette maison?

18 Réponse: Je crois qu'il n'y avait pas d'armes, mais les policiers qui sont

19 arrivés ne sont pas venus chercher des armes; ils sont venus pour tuer des

20 Albanais, des civils, hommes, femmes, enfants et même femmes enceintes. La

21 seule raison de leur venue, c'était que les habitants de cette maison

22 étaient albanais.

23 Question: Vous êtes albanais aussi?

24 Réponse: Oui.

25 Question: Ils ne vous ont pas tué?

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1 Réponse: Heureusement, non.

2 Question: Par conséquent, sur quoi vous fondez-vous pour tirer la

3 conclusion qu'ils sont venus à la seule fin de tuer des Albanais alors que

4 vous, albanais, ils ne vous ont pas tué?

5 Réponse: Ils sont allés dans la maison des autres personnes et pas dans ma

6 maison. Et ma famille n'a pas péri.

7 Question: Ils sont venus dans votre maison également?

8 Réponse: Ils sont venus dans ma maison, mais ce n'étaient pas les mêmes

9 policiers. C'était un autre groupe et c'était le lendemain. Ils sont venus

10 avec une autre tâche: la tâche qui leur avait été confiée consistait à

11 mettre le feu à ma maison.

12 Question: Existe-t-il aujourd'hui au Kosovo une seule famille albanaise

13 qui ne possède aucune arme?

14 Réponse: Je ne sais pas si les familles albanaises possèdent des armes ou

15 pas. J'affirme ne pas posséder d'armes dans ma maison. Je n'en ai pas

16 possédé avant la guerre et je n'en ai jamais possédé. J'ai toujours

17 considéré les armes comme des piles de fer menant au désastre.

18 Question: Parlons un peu de vous.

19 Vous avez dit qu'ils pénétraient dans les maisons, qu'ils détruisaient

20 tout, qu'ils mettaient le feu, et ensuite, vous avez dit que vous avez

21 ouvert la porte. Donc, chez vous, ils n'ont pas enfoncé la porte; c'est

22 vous qui l'avez ouverte. Oui ou non?

23 Réponse: Oui, c'est moi-même qui ai ouvert la porte et elle n'a pas été

24 défoncée par les policiers.

25 Question: Vous avez dit que vous leur avez demandé de se comporter

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1 correctement et qu'après cette mise en garde, ils se sont effectivement

2 comportés correctement, ou de façon plus correcte, comme vous avez dit.

3 Réponse: Mais qu'entend-on par comportement correct puisqu'ils nous ont

4 demandé 1.000 DM pour sauver notre vie, pour sauver la vie de la famille

5 et qu'ensuite, ils ont incendié la maison?

6 Question: Je ne fais que constater et reprendre ce que vous avez dit. Et

7 c'est précisément ce que vous avez dit.

8 Réponse: Oui, c'est ce que j'ai dit. Après le dialogue avec le policier,

9 ils ont eu l'air de se calmer quelque peu.

10 Question: Et c'est à ce moment-là qu'ils vous ont demandé tout l'argent.

11 J'ai d'ailleurs noté cela: ils vous ont demandé tout l'argent. Vous avez

12 dit que vous n'alliez rien leur donner de plus, parce qu'ils allaient

13 faire ce qu'ils avaient l'intention de faire. Après quoi, ils vous ont

14 laissé tranquille.

15 Réponse: Oui, c'est exact.

16 Question: Donc ils vous ont laissé tranquille même si vous ne leur avez

17 pas donné tout l'argent, et vous les avez mis en garde, vous leur avez

18 demandé de se comporter de façon correcte.

19 Et maintenant, j'aimerais passer à une autre question, une question

20 essentielle. Vous avez dit que la décision la plus grave de votre vie a

21 été la décision de partir en Albanie. Et je laisse de côté les quatre

22 jours que vous avez passés à Prizren. A ce moment-là, vous deviez choisir

23 entre deux choses, car il était manifeste que là, la question essentielle

24 est de montrer que soi-disant le Gouvernement serbe a expulsé les Albanais

25 du Kosovo. Est-ce que c'est vous qui avez pris la décision d'aller au

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1 Kosovo, ou est-ce que c'est le Gouvernement serbe qui vous a expulsé vers

2 l'Albanie? Car les deux ensemble sont impossibles.

3 Réponse: Je crois m'être bien expliqué hier et je crois avoir bien

4 expliqué pourquoi je suis allé en Albanie. Et je le redis ici: c'est la

5 décision la plus difficile que j'aie prise au cours de ma vie, mais rester

6 au Kosovo, c'était dangereux pour les Albanais à l'époque. Je croyais que

7 si j'allais en Albanie, je pourrais sauver ma vie et la vie de ma famille.

8 Et quand tout serait terminé, je rentrerai.

9 M. Milosevic (interprétation): Je ne souhaite pas entrer dans les motifs

10 qui vous ont poussés à le faire, mais j'affirme uniquement que vous avez

11 décidé de partir en Albanie et que vous n'avez pas été expulsé par le

12 Gouvernement serbe, étant donné que vous avez pris cette décision, comme

13 vous nous l'avez dit, et j'imagine que vous avez dit la vérité.

14 Une autre raison que vous avez citée est que vous partiez pour qu'ils ne

15 découvrent pas que vous aviez été témoin oculaire d'un certain nombre de

16 leurs méfaits, comme vous nous l'avez expliqué ici. Et la police qui vous

17 a laissé partir de Suva Reka, j'imagine, savait sans aucun doute que vous

18 y étiez également la veille. Par conséquent, je ne vois pas où est la

19 logique dans cette explication, car s'ils savaient que vous aviez été

20 témoin oculaire...

21 M. le Président (interprétation): Un instant, s'il vous plaît!

22 La question, j'imagine, était de savoir pourquoi la police vous a laissé

23 partir la veille si vous pensiez qu'ils avaient peut-être décidé de vous

24 tuer, s'ils découvraient que vous étiez un témoin oculaire, ou s'ils

25 souhaitaient vous faire du tort. Est-ce que vous pouvez répondre à cette

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1 question ou non?

2 M. Berisha (interprétation): La police m'a laissée partir après m'avoir

3 pris 1.000 DM.

4 M. Milosevic (interprétation): Est-ce que c'est là votre réponse à la

5 question?

6 M. le Président (interprétation): Oui, c'est sa réponse.

7 M. Milosevic (interprétation): Très bien.

8 M. le Président (interprétation): Si les interprètes nous le permettent,

9 nous allons encore travailler cinq minutes avant de faire une pause.

10 Monsieur Milosevic, il vous reste cinq minutes.

11 M. Milosevic (interprétation): Merci. Mais c'est extrêmement difficile de

12 faire une sélection.

13 Donc vous ne leur avez pas donné tout l'argent qu'ils voulaient, mais ils

14 vous ont tout de même laissé partir. Vous étiez témoin oculaire et, tout

15 de même, ils vous ont laissé partir. Alors, que peut-on en conclure? Est-

16 ce qu'ils souhaitaient vous tuer ou est-ce qu'ils souhaitaient vous

17 laisser partir?

18 M. Berisha (interprétation): Je ne sais pas, il faudrait leur poser la

19 question.

20 M. Milosevic (interprétation): Vous n'êtes pas en mesure de répondre à

21 cette question?

22 M. le Président (interprétation): Ce n'est pas à lui de répondre à cette

23 question, c'est eux qui devraient y répondre.

24 M. Milosevic (interprétation): Très bien. Donc vous affirmez que les

25 Albanais ne fuyaient pas les bombardements, qu'ils ne fuyaient pas en

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1 raison du conflit sur le terrain entre l'armée et l'UCK, mais ils fuyaient

2 uniquement en raison de l'expulsion de la part de la police serbe et de

3 l'armée yougoslave. C'est en gros ce que vous affirmez?

4 M. Berisha (interprétation): Je crois que les résidents de la ville de

5 Suva Reka sont partis en raison des 50 victimes qui ont trouvé la mort à

6 Suva Reka ce jour-là, et en raison des victimes qui ont trouvé la mort

7 dans le village de Trenje où des hommes et des femmes non-armés ont été

8 tués. C'était un message à l'intention de la population lui disant de

9 partir parce qu'elle était en danger.

10 Question: La population a reçu ce message-là en raison d'opération de

11 combats. Est-ce que vous pensez que les opérations de combat sur le

12 territoire de Suva Reka envoyaient également un message à la population

13 pour qu'elle se mette à l'abri de ces opérations de combat?

14 Réponse: Ils auraient pu trouver refuge dans leurs maisons et ne pas

15 quitter le Kosovo à ce moment-là.

16 Question: Et si à proximité de leur maison, des conflits faisaient rage,

17 des affrontements entre la police, l'armée et l'UCK, est-ce qu'ils

18 auraient pu également à ce moment-là trouver refuge dans leur propre

19 maison, et ne pas être touchés dans le cadre de ces combats?

20 Réponse: Je ne sais pas, je ne vivais pas dans de tels endroits. Il n'y a

21 jamais eu de combat près de ma maison à Suva Reka.

22 Question: Et maintenant, pour ce qui est des combats entre l'armée et

23 l'UCK ou entre la police et l'UCK, vous ajoutez..., si vous ajoutez

24 également le bombardement de l'OTAN, si l'on prend tout cela ensemble,

25 est-ce que c'était également un message à l'intention de la population? Et

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1 est-ce que cela l'a poussée à partir pour fuir le danger auquel elle était

2 exposée?

3 Réponse: Non, la population craignait uniquement la police et l'armée

4 serbes. C'est la raison qui les a forcés à quitter le Kosovo.

5 Question: Par conséquent, le bombardement n'a joué aucun rôle? Ils

6 n'avaient pas peur des bombardements?

7 Réponse: Ils ne craignaient pas les bombardements de l'OTAN. Comme je vous

8 l'ai dit, pour nous, les bombardements de l'OTAN étaient une bonne chose

9 et nous étions extrêmement heureux que l'OTAN fasse ces bombardements.

10 Nous étions convaincus que les bombes de l'OTAN au Kosovo nous

11 apporteraient la liberté.

12 M. Milosevic (interprétation): Et avez-vous vu le nombre de cadavres

13 albanais qui ont été sortis des décombres à Pristina, à Prizren et dans

14 d'autres villes qui ont été bombardés par l'OTAN?

15 M. le Président (interprétation): Le témoin a déjà parlé de ces questions.

16 Ce qui, Monsieur Milosevic, nous amène au terme du contre-interrogatoire.

17 Il est déjà 11 heures et quart. Les Juges en ont décidé ainsi.

18 Nous allons maintenant suspendre l'audience jusqu'à midi moins le quart.

19 M. Milosevic (interprétation): J'aurais encore une question, une seule

20 question, Monsieur May.

21 M. le Président (interprétation): Alors, encore une question.

22 M. Milosevic (interprétation): Quand, où et à qui avez-vous donné des

23 déclarations sur ce qui s'est passé? Et je songe aux organes de cette

24 institution. Quand et où et à qui avez-vous fait ces déclarations?

25 M. Berisha (interprétation): …

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1 M. le Président (interprétation): Est-ce que vous vous en souvenez

2 maintenant?

3 M. Berisha (interprétation): Oui, je m'en souviens bien. J'ai donné ma

4 première déclaration pendant que j'étais réfugié en Albanie et ma deuxième

5 déclaration, il y a un an de cela environ, à Suva Reka.

6 M. le Président (interprétation): Nous allons suspendre l'audience.

7 M. Tapuskovic (interprétation): Monsieur le Président, j'aurais besoin de

8 quelques minutes uniquement pour un contre-interrogatoire de ce témoin.

9 Peut-être qu'il est possible de le faire après la suspension d'audience?

10 M. le Président (interprétation): Oui.

11 (L'audience, suspendue à 11 heures 15, est reprise à 11 heures 45.)

12 M. le Président (interprétation): Oui, Maître Tapuskovic?

13 (Questions au témoin, M. Agron Berisha, par l'amicus curiae, M.

14 Tapuskovic.)

15 M. Tapuskovic (interprétation): Je vous remercie, Monsieur le Président.

16 J'aurais aimé vous demander l'autorisation de demander une très brève

17 explication.

18 Vous avez pu constater que jusqu'ici, plusieurs fois, nous avons réagi en

19 posant des questions dans le cadre du contre-interrogatoire.

20 Pour ma part, c'est la façon dont j'ai procédé pour une raison. Vous

21 savez, je pense, que Slobodan Milosevic refuse d'accepter quoi que ce soit

22 de la part du Tribunal, et notamment les déclarations préalables faites

23 par les témoins qui sont interrogés. Déclarations préalables qui ont été

24 données aux enquêteurs du Bureau du Procureur.

25 C'est la raison pour laquelle jusqu'ici nous nous sommes limités à des

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1 questions essentielles, liées à des données qui ne sont absolument pas

2 connues de Slobodan Milosevic, données qui figurent dans les déclarations

3 préalables des témoins. C'est la raison pour laquelle je vous demanderai

4 de pouvoir poser quelques questions en rapport avec une question qui me

5 semble essentielle, en rapport avec la déposition de ce témoin.

6 Voilà de quoi il s'agit. Monsieur Berisha, hier, dans votre déposition,

7 vous avez confirmé que d'une distance pas trop éloignée, vous avez vu

8 comment quatre personnes avaient été tuées: Faton, Nexhat, Sedat et Bujar.

9 Est-ce que c'est exact?

10 M. Berisha (interprétation): J'ai dit que, d'une faible distance, j'ai vu

11 deux personnes qui ont été tuées: Bujar et Sedat Berisha. Dans les minutes

12 qui ont suivi, j'ai vu, de la partie avant de ma maison, depuis l'avant de

13 ma maison, que dans la cour qui se trouvait derrière l'autre maison j'ai

14 vu quatre cadavres que j'ai pu reconnaître: Fatime, Hava Berisha, Nexhat

15 Berisha et Faton Berisha. Voilà ce que j'ai dit hier.

16 Question: Oui, c'est effectivement ce que j'avais cru comprendre

17 également, mais est-ce que, le 21 avril 1999, au moment où vous avez donné

18 une déclaration aux enquêteurs, à Tirana, en Albanie, est-ce qu'à ce

19 moment-là, vous avez dit la chose suivante: que d'une distance de dix

20 mètres, vous étiez en train de regarder et vous avez vu que, de ces deux

21 maisons-là, on a demandé à quatre hommes de se mettre en rang, Faton,

22 Nexhat, Sedat et Bujar, et qu'ensuite on les a abattus, qu'on les a

23 exécutés?

24 Réponse: Je ne me souviens pas d'avoir dit cela en Albanie. Si c'est ce

25 qui est écrit, je pense que c'est une erreur d'interprétation. La vérité,

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1 c'est ce que je dis maintenant, à savoir que j'ai vu deux hommes être

2 tués; après quoi, j'ai vu quatre autres cadavres de membres de ma famille

3 qu'il faut ajouter aux deux autres personnes que j'ai vu être tuées.

4 Question: Très bien. Avant de signer cette déclaration que vous avez

5 donnée au Bureau du Procureur, on vous a lu cette déclaration et, à ce

6 moment-là, vous n'avez pas eu d'objection?

7 Réponse: Oui, mais je suis sûr qu'il y a eu une erreur dans la traduction.

8 Même la fois où l'on m'a donné lecture de la déclaration.

9 M. Tapuskovic (interprétation): Merci.

10 Mme Romano (interprétation): Monsieur le Président, je n'ai pas d'autres

11 questions à poser. J'aurais aimé insister sur le fait que toutes les

12 déclarations qui ont été recueillies de ce témoin ont été communiquées et

13 signifiées à l'accusé.

14 M. le Président (interprétation): Oui.

15 Monsieur Berisha, merci d'être venu déposer devant le Tribunal

16 international. Voilà qui met un terme à votre déposition. Vous pouvez vous

17 retirer.

18 M. Berisha (interprétation): Merci, Monsieur le Président, Messieurs les

19 Juges.

20 (Le témoin, M. Agron Berisha, est reconduit hors du prétoire.)

21 M. Nice (interprétation): C'est M. Ryneveld qui interrogera le témoin

22 suivant.

23 M. Ryneveld (interprétation): L'accusation souhaite appeler le témoin

24 suivant: Ajmane Behrami.

25 Pendant que nous attendons ce témoin, j'aimerais répondre à la demande qui

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1 a été faite par la Chambre qui a souhaité que l'on mentionne les chefs

2 d'accusations concernés et les paragraphes concernés. J'ai à présent de

3 nouveaux exemplaires du résumé de la déclaration du témoin avec cette

4 mention.

5 Des fautes de frappe ont également été corrigées. Si vous me le permettez,

6 j'aurais aimé en distribuer des exemplaires aux Juges, aux amici curiae et

7 à l'accusé pour remplacer les exemplaires dont vous disposez actuellement.

8 Je pense qu'il serait préférable que vous consultiez la version que je

9 vais vous distribuer.

10 Avant que le témoin n'entre dans le prétoire, j'aimerais également

11 demander que la déclaration soit lue à cette personne, que quelqu'un lui

12 lise cette déclaration et qu'elle lui soit traduite plutôt que de demander

13 au témoin de lire cette déclaration solennelle, car, si j'ai bien compris,

14 ce témoin ne sait pas lire et écrire.

15 M. le Président (interprétation): Comment faire en sorte que cette

16 déclaration lui soit lue?

17 M. Ryneveld (interprétation): Je me demandais si peut-être... Enfin, nous

18 n'avons pas de personne qui parle albanais. Peut-être qu'on pourrait lui

19 en donner lecture en anglais et faire traduire cette déclaration.

20 M. le Président (interprétation): Oui, effectivement. Vous pouvez peut-

21 être en donner lecture en anglais et ensuite cette déclaration serait

22 traduite.

23 M. Ryneveld (interprétation): Oui, je serais parfaitement heureux de le

24 faire. Je vais aller chercher cette déclaration.

25 M. le Président (interprétation): Faites entrer le témoin, s'il vous

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1 plaît.

2 (Le témoin, Mme Ajmane Behrami, est introduit dans le prétoire.)

3 M. le Président (interprétation): Le conseil de l'accusation va vous

4 donner lecture de la déclaration solennelle et je vous demanderai de

5 répéter cette déclaration au moment où vous entendrez la traduction dans

6 vos écouteurs.

7 M. Ryneveld (interprétation): Merci, Monsieur le Président.

8 Madame le Témoin, pourriez-vous répéter, s'il vous plaît, ce que je vais

9 dire? Je déclare solennellement...

10 Mme Behrami (interprétation): je déclare solennellement.

11 M. Ryneveld (interprétation): Que je dirai la vérité...

12 Mme Behrami (interprétation): Que je dirai la vérité.

13 M. Ryneveld (interprétation): Toute la vérité.

14 Mme Behrami (interprétation): Toute la vérité.

15 M. Ryneveld (interprétation): Et rien que la vérité.

16 Mme Behrami (interprétation): Et rien que la vérité.

17 M. le Président (interprétation): Merci. Je vous demanderai de vous

18 asseoir.

19 (Interrogatoire principal du témoin, Mme Ajmane Behrami, par M.

20 Ryneveld.)

21 M. Ryneveld (interprétation): Madame, pourriez-vous décliner votre

22 identité à l'intention des Juges?

23 Mme Behrami (interprétation): Je m'appelle Ajmane Behrami.

24 Question: Je crois comprendre que vous êtes aujourd'hui âgé de 32 ans, que

25 vous êtes albanaise du Kosovo et que vous êtes musulmane et veuve. Est-ce

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1 exact?

2 Réponse: Oui.

3 Question: Est-il exact que vous avez quatre enfants qui ont survécu?

4 Réponse: J'en avais cinq, je n'en ai plus que quatre.

5 Question: Nous reviendrons à ceci dans un instant, je vous remercie.

6 En mars 1999, est-il exact que vous habitiez dans le village d'Izbica?

7 Réponse: Oui.

8 Question: Qui se trouve dans la municipalité de Srbica/Skenderaj?

9 Réponse: Oui.

10 Question: A l'époque, en mars 1999, est-ce que vous étiez mariée?

11 Réponse: Oui.

12 Question: Et votre mari habitait-il chez vous?

13 Réponse: Oui.

14 Question: Que lui est-il arrivé, à votre mari?

15 Réponse: Il est mort.

16 Question: Quand?

17 Réponse: En mai.

18 Question: Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à votre village au mois de

19 mars 1999?

20 Réponse: Oui.

21 Question: Est-ce que votre mari se trouvait chez vous au moment où cet

22 incident qui concernait votre village s'est produit?

23 Réponse: Non.

24 Question: Où se trouvait-il?

25 Réponse: Il était dans la montagne.

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1 Question: Et savez-vous ce qu'il y faisait?

2 Réponse: Non, je ne sais pas.

3 Question: Est-ce qu'il y avait quelqu'un d'autre dans la montagne à

4 l'époque, à votre connaissance?

5 Réponse: Oui, mais je ne sais pas parce que j'étais chez moi.

6 Question: Nous reviendrons à cela dans un instant également. Est-ce que

7 votre mari appartenait à une organisation, quelle qu'elle soit?

8 Réponse: C'était un agriculteur.

9 Question: Mais en plus de cela, en plus du fait qu'il était agriculteur,

10 est-ce que par la suite il a rejoint une organisation quelconque?

11 Réponse: Non.

12 Question: Etes-vous au courant de l'existence d'une organisation qui

13 s'appelle "UCK"?

14 Réponse: Oui.

15 Question: A votre connaissance, est-ce que votre mari avait des liens

16 quelconques avec l'UCK?

17 Réponse: Non.

18 Question: Vous nous avez déjà dit que votre mari avait trouvé la mort au

19 mois de mai.

20 Réponse: Oui. C'est exact.

21 Question: Est-ce que vous avez appris dans quelles circonstances il était

22 mort?

23 Réponse: Je n'étais pas présente. Ce sont d'autres personnes qui m'ont dit

24 qu'il avait été tué.

25 Question: Est-ce que vous avez appris dans quelles circonstances il a été

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1 tué?

2 Réponse: Il a été tué dans les montagnes, c'est là qu'il était.

3 Question: Et savez-vous ce qu'il y faisait?

4 Réponse: Non, je ne sais rien. Je n'étais pas là. Je n'ai rien vu.

5 Question: Passons à autre chose, nous reviendrons sur ce point plus tard.

6 Vous nous avez déjà dit savoir qu'il existait un groupe appelé "l'UCK".

7 C'est bien cela, n'est-ce pas?

8 Réponse: Oui, c'est exact.

9 Question: Mais comment se fait-il que vous soyez au courant de cette

10 existence, de l'existence de ce groupe?

11 Je reformule ma question: où se trouvait-il et que faisait-il pour autant

12 qu'il fasse quoi que ce soit dans la zone de votre village?

13 Réponse: A Izbica, dans le village, il n'y avait personne. Dans les

14 environs, oui, mais je ne sais pas ce qu'il faisait.

15 Question: Est-ce que vous êtes au courant qu'il y a eu des combats dans

16 les environs, opposant l'UCK et des membres de la VJ?

17 Réponse: Non, je n'ai rien vu, je ne sais pas.

18 Question: Est-ce que vous étiez au courant du fait qu'il y avait des

19 combats dans la région?

20 Réponse: Oui, j'ai entendu dire qu'il y avait des combats dans la zone

21 environnante, ça oui, je l'ai entendu dire.

22 Question: Est-ce qu'à moment donné, votre mari à été membre de l'UCK?

23 Réponse: Oui.

24 Question: Et est-ce qu'il était membre de l'UCK au moment où il est mort?

25 Réponse: C'était un civil. Non, c'était un civil.

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1 Question: Je vous comprends bien. Vous dites qu'il était civil, mais vous

2 dites qu'il était membre de l'UCK qui se trouvait dans les montagnes et

3 qu'il est mort. Au moment où il a trouvé la mort, est-ce qu'il était

4 membre de l'UCK?

5 Réponse: Non, non. Non, il était simplement parti chercher refuge dans les

6 montagnes.

7 Question: Vous nous avez dit qu'à un moment donné, il était membre de

8 l'UCK. Quand a-t-il été membre de l'UCK?

9 Réponse: Avant, dans le passé.

10 Question: Est-ce que vous vous souvenez de l'époque à laquelle il était

11 membre?

12 Réponse: Non, je ne me souviens pas.

13 Question: Est-ce que c'était au cours de l'année 1999, 1998? Ou est-ce que

14 vous pourriez nous donner une idée, même approximative, si vous ne

15 connaissez pas la date exacte?

16 Réponse: Pas en 1998. En 1999.

17 Question: Est-ce que vous vous souvenez d'un incident particulier qui

18 l'aurait poussé à rejoindre l'UCK?

19 Réponse: Non, je ne sais pas.

20 Question: Je vais vous demander de faire une description brève de la façon

21 dont la vie se déroulait dans votre village avant que ne surgissent les

22 difficultés du mois de mars 1999. Pourriez-vous nous décrire les

23 conditions de vie dans votre village?

24 Réponse: Nous avons... C'était difficile. C'était difficile.

25 Question: Est-ce que vous pourriez nous donner quelques exemples qui

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1 donnent une idée des difficultés qu'il y avait à vivre dans votre village

2 avant mars 1999?

3 Réponse: La vie était difficile parce qu'on n'était pas libre de quitter

4 nos maisons, surtout les jeunes ne pouvaient pas le faire.

5 Question: Qu'est-ce qui les empêchait de quitter leurs maisons? Qui a fait

6 quoi?

7 Réponse: Eh bien, ils ne pouvaient pas sortir dans la rue parce que les

8 policiers serbes ne les autorisaient pas. Si jamais ils les surprenaient

9 en rue, ils les tabassaient, ils leur volaient tout ce qu'ils avaient.

10 Tout.

11 Question: Je vois. Est-ce que vous vous souvenez d'un incident qui s'est

12 produit en mars 1999, au cours duquel l'OTAN a mené un exercice militaire

13 dans une communauté voisine de la vôtre?

14 Réponse: Il n'y a rien qui s'est passé dans notre région.

15 Question: Bien. Pourriez-vous nous situer Skenderaj? A quelle distance se

16 trouvait Skenderaj?

17 Réponse: Je ne sais pas, je ne peux pas vous le dire. C'est loin de chez

18 nous.

19 Question: Est-ce que vous vous souvenez d'un incident avec l'OTAN et

20 Skenderaj?

21 Réponse: J'ai entendu des gens raconter qu'il y avait eu une attaque

22 dirigée contre l'usine, la fabrique de munitions qui s'y trouvait.

23 Question: Je vois. Est-ce que nous pouvons maintenant essayer de nous

24 remémorer ce qui s'est passé deux jours après cette attaque? Deux jours

25 après que vous avez entendu parler de l'attaque menée par l'OTAN sur

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1 Skenderaj, qu'est-ce qui s'est passé dans votre village?

2 Réponse: Le 28 mars, ils ont bombardé le village pendant deux jours,

3 Broje, Vojnik, Kopiliq, Liqina; ce sont des villages avoisinants qui ont

4 été bombardés pendant deux jours. Et après deux jours, ils sont venus à

5 Izbica.

6 Question: Je vous arrête un instant. D'après le compte rendu d'audience,

7 il semblerait que vous ayez dit: "Le 28 mars, pendant deux jours, ils ont

8 bombardé le village". Vous parlez de qui? Vous parlez de l'OTAN ou de

9 quelqu'un d'autre?

10 Réponse: Non, pas de l'OTAN. Les policiers serbes, l'armée serbe. Pas

11 l'OTAN.

12 Question: Donc quand vous dites "bombardé le village", est-ce que vous

13 parlez de bombes ou plutôt de pilonnage? Ou est-ce que vous parlez de

14 quelque chose de tout à fait différent?

15 Réponse: Oui, oui. Je parle de pilonnage, je ne parle pas de bombardement.

16 Je parle de pilonnage, je parle d'obus.

17 M. Ryneveld (interprétation): Est-ce que vous pourriez, avec vos propres

18 termes, décrire à l'intention des Juges ce que votre village a vécu?

19 Mme Behrami (interprétation): Le 28 mars, à partir de 7 heures du matin,

20 nous avons entendu un pilonnage. Il y a eu toutes sortes de coups de feu,

21 de tirs. Vers 11 heures, nous avons vu six chars arriver dans le village.

22 Il y avait d'autres véhicules, mais moi, je ne me souviens plus

23 exactement. Ils ont encerclé le village et ils nous ont tous rassemblés:

24 les femmes, les enfants, les personnes âgées. Puis l'infanterie est

25 arrivée dans le village. Les enfants avaient peur. Ils se sont mis à

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1 pleurer.

2 C'est ainsi qu'ils nous ont trouvés. Ils sont arrivés, ils ont séparé les

3 femmes et les hommes, ils ont forcé les hommes à s'aligner et nous, nous

4 avons dû partir en direction de l'Albanie. Nous sommes parties, les hommes

5 ont été retenus.

6 Moi, j'étais là avec mes cinq enfants. Puis des soldats serbes nous ont

7 demandé de l'argent. Moi, je leur ai donné 100 marks. Nous nous sommes mis

8 en route. Nous avons parcouru environ cent mètres; nous sommes arrivés à

9 une colline et nous sommes restés là. Nous avons vu brûler le village.

10 Nous sommes restés là à peu près deux ou trois heures; je ne me souviens

11 plus exactement. Nous avons entendu des coups de feu, puis nous avons

12 entendu dire qu'ils avaient abattu 108 personnes. Je n'ai pas vu cela moi-

13 même, mais j'ai entendu d'autres le raconter.

14 M. le Président (interprétation): Arrêtez un instant, Monsieur Ryneveld.

15 M. Ryneveld (interprétation): Oui, je voulais simplement laisser le témoin

16 raconter elle-même ce qu'elle avait à dire et puis, nous allions reprendre

17 quelques points en particulier.

18 Permettez-moi, Madame le Témoin, de revenir sur certains éléments de votre

19 récit en ce qui concerne le village.

20 Mme Behrami (interprétation): D'accord.

21 Question: Vous nous avez dit qu'au début de l'attaque contre votre

22 village, il y a eu un pilonnage. Quel a été l'effet de ce pilonnage sur

23 votre village?

24 Réponse: Qu'est-ce que vous voulez dire par là: "Quel est l'effet?"? Je ne

25 comprends pas votre question.

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1 Question: Est-ce qu'il y a eu des dégâts causés par les obus? Qu'est-ce

2 que les gens ont fait suite à ce pilonnage?

3 Réponse: Eh bien, nous nous sommes rassemblés. Il y avait des obus tout

4 autour de nous. Et puis sont arrivés les éléments d'infanterie.

5 Question: Vous parlez de l'infanterie. Pourriez-vous nous dire combien il

6 y avait de fantassins qui sont arrivés dans votre village? A peu près.

7 Réponse: A peu près... Il y en avait beaucoup, je ne peux pas vous dire

8 exactement combien ils étaient. Je ne pourrais pas vous dire combien ils

9 étaient.

10 Question: Je pense que vous avez dit également qu'il y avait des

11 policiers, ou est-ce que je me trompe? Est-ce que vous avez parlé de

12 l'infanterie et de la police aussi, ou seulement de l'infanterie?

13 Réponse: Oui, oui.

14 Question: Excusez-moi, ma question n'était pas très claire. Vous dites

15 "oui", vous dites qu'il y avait et des policiers et des militaires? Ma

16 question n'était pas claire.

17 Réponse: Oui.

18 Question: Vous parliez de six chars. Qu'est-ce que vous entendez par là?

19 Réponse: Oui, des chars. Des chars, ce sont des chars.

20 Question: Vous avez dit qu'il y avait aussi d'autres véhicules militaires.

21 C'est bien cela?

22 Si vous acquiescez de la tête, Madame, c'est difficile d'inscrire cela au

23 compte rendu d'audience. Il faut que vous disiez "oui" ou "non".

24 Réponse: Oui.

25 Question: Peut-on montrer au témoin les pièces 17 et 18?

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1 (Intervention de l'huissier.)

2 Commençons par la pièce P17, s'il vous plaît.

3 Madame, je vais vous demander...

4 Monsieur l'huissier, veuillez remettre ce document au témoin avant qu'il

5 soit placé sur le rétroprojecteur.

6 Madame, vous avez des photographies sur quatre pages. Je vais vous

7 demander de les examiner, ces quatre pages. Vous les prenez, vous les

8 regardez. Regardez les quatre pages avant de dire quoi que ce soit.

9 Réponse: Oui?

10 Question: Je ne sais pas si vous avez examiné les quatre pages, mais vous

11 venez d'indiquer une photographie particulière. Est-ce que parmi ces

12 photographies, vous voyez un véhicule militaire qui ressemblerait aux

13 chars dont vous venez de parler?

14 Réponse: Oui, celui-ci, le n°6.

15 Question: Monsieur l'huissier, veuillez placer la photographie indiquée

16 par le témoin, la photo n°6, sur le rétroprojecteur. De cette façon, les

17 Juges pourront voir la photographie choisie par le témoin.

18 (Intervention de l'huissier.)

19 Bien. Vous venez de sélectionner parmi la série de photographies de la

20 pièce 17 la photographie n°6. Est-ce que figure sur cette photographie le

21 type de véhicule que vous désignez comme étant un char, char qui est

22 arrivé dans votre village le 28 mars?

23 Réponse: Oui, c'est ce que j'ai vu arriver dans notre village.

24 Question: Merci.

25 Peut-on montrer également au témoin la pièce 18? Je demanderai à monsieur

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1 l'huissier de montrer d'abord cette pièce au témoin avant de la placer sur

2 le rétroprojecteur.

3 Madame le Témoin, veuillez examiner la pièce qui porte la cote P18; y

4 figure une série de photographies.

5 Vous avez parlé d'éléments d'infanterie et de police. Est-ce que sur une

6 de ces photographies, vous voyez un uniforme ou l'autre qui ressemblerait

7 aux uniformes portés par l'infanterie que vous avez vu arriver dans votre

8 village?

9 Réponse: Oui. Celui-ci.

10 Question: Est-ce qu'un numéro est apposé sur cette photographie?

11 Réponse: Le n°9.

12 Question: Monsieur l'huissier, veuillez placer ceci sur le

13 rétroprojecteur.

14 (Intervention de l'huissier.)

15 Réponse: Il y a aussi le n°6. Ça, c'est la police.

16 Question: Donc la police portait un uniforme similaire à celui qu'on voit

17 sur la photo n°6?

18 (Le témoin examine les photographies.)

19 Réponse: Non, non. Non, non, ce n'est pas le bon uniforme.

20 Question: Quelle est la différence?

21 Réponse: Je crois que c'est une couleur un peu plus claire, bleu clair et

22 bleu foncé.

23 Question: Fort bien.

24 Veuillez placer la pièce 17... Non, 18 sur le rétroprojecteur. De cette

25 façon, les Juges verront d'abord la photographie n°9. Je crois que c'est

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1 celle-là qui a été indiquée d'abord par le témoin. On ne la voit pas sur

2 l'écran.

3 (Intervention de l'huissier.)

4 La voici. Merci.

5 Puis les uniformes de la police, quelque chose qui ressemblait à ce qu'on

6 voit à la photo n°6, mais un peu plus clair. C'est bien ce que vous avez

7 dit, Madame le Témoin?

8 Réponse: Oui.

9 Question: Voulez-vous bien placer la photographie n°6. Ce sont les gens de

10 la police?

11 Réponse: Oui.

12 Question: Je pense que vous nous avez dit ceci: "Lorsque ces hommes sont

13 arrivés dans le village, les hommes du village ont été séparés des

14 femmes".

15 Réponse: Oui.

16 Question: Mais comment est-ce que ça s'est fait, cette séparation?

17 D'abord, comment est-ce que vous avez été rassemblés pour ensuite être

18 séparés?

19 Réponse: Parce que les éléments d'infanterie sont arrivés, je vous l'ai

20 dit, et puis ils ont donné l'ordre aux hommes d'être séparés de nous, les

21 femmes. Nous, les femmes, nous avons reçu l'ordre de partir pour

22 l'Albanie.

23 Question: Oui, je suppose qu'à moment donné, vous étiez tous chez vous.

24 Comment avez-vous quitté vos maisons? Et au départ, comment est-ce que

25 vous êtes partis au moment où vous avez été séparés?

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1 Réponse: Vous voulez dire au moment où on a été séparé des hommes?

2 Question: Non, je remonte un peu plus tôt dans le temps, au moment où sont

3 arrivés les soldats de l'infanterie.

4 Réponse: Je vois.

5 Question: Comment avez-vous quitté vos maisons? Où est-ce que vous êtes

6 allés avant d'être séparés?

7 Réponse: On était à peu près à 30 mètres de chez nous. C'est là qu'on a

8 été rassemblés dans un pré, et on était environ 3.000 personnes.

9 Question: Je vois. Et ces 3.000 personnes, c'étaient tous les habitants,

10 donc les civils, les habitants d'Izbica?

11 Réponse: Non, il y avait des habitants de tous les villages environnants.

12 Pas seulement du village d'Izbica.

13 Question: Mais savez-vous comment ces gens sont arrivés dans ce grand pré

14 ou dans ce champ?

15 Réponse: Ils sont venus là parce qu'ils ont pensé qu'on serait plus en

16 sécurité à cet endroit.

17 Question: Est-ce que je vous comprends, Madame? Vous voulez dire que ces

18 gens ont quitté les villages environnants, sont venus d'abord à Izbica et

19 puis ont rejoint les habitants d'Izbica dans ce champ?

20 Réponse: Oui.

21 Question: Je vois. Et puis vous nous avez dit, je pense, que vous avez été

22 séparés. Comment cette séparation s'est-elle faite? Qui vous a dit ce que

23 vous deviez faire? Qui vous a donné les ordres? Que s'est-il passé?

24 Réponse: Les policiers serbes, les soldats; ils étaient tous mélangés. Je

25 me souviens qu'il y en avait un d'entre eux qui a parlé, qui nous a parlé

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1 en albanais; il nous a dit d'aller directement en Albanie. Puis ils ont

2 dit aux hommes qu'ils devaient s'asseoir sur le côté de la rue, alors que

3 nous, on a reçu l'ordre de partir pour l'Albanie.

4 Question: Est-ce que vous avez eu l'impression que quelqu'un était le

5 chef, était un responsable?

6 Réponse: Oui. Oui, il avait un insigne. Je ne sais pas, j'ai eu

7 l'impression qu'il avait un grade supérieur parce qu'il avait un insigne à

8 la manche.

9 Question: Pouvez-vous nous dire si cet homme dont vous parlez, c'était un

10 policier ou un soldat?

11 Réponse: Non. Lui, c'était un policier.

12 Question: Est-ce que vous avez vu à cet endroit quelqu'un qui se serait

13 servi d'un instrument de communication pour communiquer avec quelqu'un

14 d'autre? Est-ce que vous avez vu quelqu'un qui était muni d'une radio

15 manuelle?

16 Réponse: Oui, oui. Celui-là, il avait une radio portable ou un portable.

17 Question: Et que faisait-il avec cette radio? Est-ce que vous l'avez

18 entendu parler?

19 Réponse: Il a parlé. Je n'ai pas pu... Je ne pourrais pas vous dire ce

20 qu'il disait en serbe, mais j'ai vu qu'il disait quelque chose. On avait

21 peur de ce qu'il pouvait nous faire: est-ce qu'ils allaient nous tuer,

22 nous chasser? Je ne peux pas le dire parce qu'il parlait en serbe.

23 Question: Donc vous avez vu quelqu'un qui parlait serbe, qui avait cette

24 radio. C'est bien cela?

25 Réponse: Oui.

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1 Question: Pendant que tout ceci se passait, comment vous traitait-on?

2 Réponse: Eh bien, ils nous ont poussés vers la rue. On est allés dans un

3 autre village, on y est restés.

4 Question: Fort bien. Vous avez dit qu'on vous avait dit d'aller en

5 Albanie. C'est bien cela?

6 Réponse: Oui.

7 Question: Et qui vous l'a dit?

8 Réponse: Les soldats et les policiers serbes qui étaient tous mélangés là.

9 Question: Est-ce que vous avez été autorisés à partir en voiture, en

10 tracteur, en remorque, à vous servir d'autres moyens de transport?

11 Réponse: Non, rien. Rien du tout. Nous avons tout laissé derrière nous

12 dans le village. On est simplement partis à pied.

13 Question: Et vous étiez combien, combien de femmes et d'enfants, qui êtes

14 partis à pied?

15 Réponse: A peu près 3.000 personnes. Je ne peux pas vous dire exactement.

16 Il n'y avait que des femmes et des enfants; je vous l'ai dit, les hommes

17 étaient restés derrière nous. Nous avons été séparés des hommes.

18 Question: Et savez-vous combien d'hommes approximativement ont été laissés

19 à cet endroit?

20 Réponse: 150, 160... Je ne sais pas exactement.

21 Question: Où était le reste des hommes?

22 Réponse: Qu'est-ce que vous voulez dire: "le reste des hommes"?

23 Question: Vous parlez de près de 3.000 femmes et enfants, vous parlez de

24 150 hommes. Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres hommes dans le village, ou

25 est-ce qu'il y en avait d'autres mais qui étaient ailleurs?

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1 Réponse: Non, non. C'étaient des habitants de tous les autres villages,

2 des gens qui ne pouvaient pas aller dans les montagnes, ils sont venus

3 chez nous à Izbica.

4 Question: Donc ceux qui n'ont pas pu aller dans les montagnes sont allés à

5 Izbica, et ils étaient pour la plupart rassemblés dans ce champ?

6 Réponse: Oui, c'est ça.

7 Question: Et ces hommes que vous avez laissés derrière vous, pourriez-vous

8 dire dans quelle tranche d'âge ils se trouvaient, ces 150 ou 160 hommes?

9 Réponse: Il y en avait qui avait 95 ans et d'autre 30/40, dans cette

10 tranche d'âge-là.

11 Question: Qu'est-il advenu des jeunes garçons?

12 Réponse: Et bien eux, ils sont partis dans les montagnes.

13 Question: Je vois. Vous commenciez à partir en direction de l'Albanie,

14 après que ces ordres ont été donnés. Est-ce que certains ont essayé de

15 retourner au village, et si certains ont essayé, que s'est-il passé, que

16 leur est-il arrivé?

17 Réponse: Quelques femmes voulaient retourner au village pour voir ce qui

18 s'y passait, parce que nous avons vu que tout le village était en flammes.

19 Nous avions entendu des coups de feu, que des gens avaient été tués, mais

20 nous voulions voir de nos propres yeux ce qui se passait.

21 Certaines sont retournées, mais elles n'ont pas pu faire plus de dix

22 mètres. C'est à ce moment-là que la police les a repoussées en tirant des

23 coups de feu en l'air, en leur disant de partir pour l'Albanie.

24 Question: Et ces femmes vous ont-elles dit ce qu'elles avaient vu?

25 Réponse: Non, non. Elles n'ont rien vu, parce que les policiers ne les ont

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1 pas laissées passer, ne les ont pas laissées entrer dans le village.

2 Question: Auparavant, Madame, dans votre déposition, vous avez dit que la

3 totalité du village était en flammes. Est-ce que vous l'avez vu vous-même?

4 Réponse: Oui, oui. Je l'ai vu de mes propres yeux. Le village était pris

5 par les flammes, on avait mis feu à tout: aux tracteurs, à tout ce qu'on

6 avait.

7 Question: Puisqu'on parle des tracteurs qui étaient incendiés, est-ce que

8 vous vous souvenez d'un incident où il y avait deux vieilles dames

9 handicapées?

10 Réponse: Oui. Ces femmes ont été brûlées dans le tracteur. L'une était

11 l'épouse de Feiz Hoxha, l'autre de Hazer. Ces femmes ne pouvaient pas

12 marcher, on les a laissées sur place dans le tracteur. Et puis elles ont

13 été brûlées.

14 Question: Et elles étaient vivantes sur la remorque du tracteur au moment

15 où vous les avez laissées là?

16 Réponse: Oui. Oui, elles étaient en vie à ce moment-là.

17 Question: Au moment où vous avez quitté votre village en direction de

18 l'Albanie, est-ce qu'il y a eu des policiers, des soldats ou d'autres

19 éléments qui vous ont escortées?

20 Réponse: Sur toute la route, nous avons été accompagnés par des policiers,

21 des soldats. On était escortés, mais je ne me souviens plus exactement par

22 qui.

23 Lorsque nous sommes allés à Kopiliq, un village sur la route, nous étions

24 en file ou en colonne. Ma sœur tenait mon fils qui avait six semaines.

25 C'est alors qu'ils ont pilonné la colonne. Ils ont tué deux filles de mon

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1 oncle. Voilà ce qui s'est passé.

2 Question: Donc vous étiez en route en direction de l'Albanie, vous étiez

3 escortés par des policiers ou par des fantassins. C'est bien ce que vous

4 nous dites, Madame?

5 Réponse: Oui.

6 Question: A quelle distance êtes-vous arrivés lorsque cet incident lié au

7 pilonnage s'est produit? Aviez-vous déjà marché longtemps? Etiez-vous

8 allés très loin?

9 Réponse: Quand ils ont commencé à pilonner, trois de mes fils ont été

10 séparés et sont allés dans un autre village. Nous avons été forcées de

11 marcher depuis Skenderaj dans la direction de l'Albanie.

12 Question: Je comprends que peut-être, vous n'avez pas une idée exacte des

13 distances, mais je vous demande combien de temps vous avez marché avant le

14 début du pilonnage.

15 Réponse: Depuis cet endroit, nous avons marché à peu près une demi-heure.

16 Question: Pourriez-vous nous dire si vous connaissiez le chemin menant à

17 l'Albanie? Saviez-vous où vous alliez? Aviez-vous une destination précise

18 dans votre esprit?

19 Réponse: Non, non. Je ne savais pas. Je n'avais jamais su cela.

20 Question: Ce pilonnage qui a eu lieu ...

21 Réponse: Le pilonnage?

22 Question: Pourriez-vous nous décrire les choses? Vous étiez dans une

23 colonne, n'est-ce pas. Y avait-il des gens devant vous?

24 Réponse: Oui. Nous étions au milieu de la colonne.

25 Question: Vous étiez au milieu de la colonne. Est-ce que vous portiez

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1 quelqu'un d'autre dans vos bras, à ce moment-là?

2 Réponse: Je portais mon fils dans mes bras. Nous marchions et nous avons

3 été pilonnés. Avant que tout cela ne commence, ma sœur portait mon fils

4 dans ses bras. Nous marchions et, quand le pilonnage a commencé, la

5 colonne a été coupée en deux et la moitié d'entre nous, nous nous sommes

6 arrêtés à cet endroit.

7 Question: Quel était l'âge de votre fils, celui que vous portiez dans vos

8 bras et que votre soeur avait porté dans ses bras avant vous?

9 Réponse: Il avait six semaines, mon fils.

10 Question: L'allaitiez-vous à ce moment-là?

11 Réponse: Oui, jusqu'à ce moment-là, je l'allaitais, mais pas à ce moment-

12 là.

13 Question: Je comprends bien. Donc votre sœur a commencé à porter votre

14 fils dans ses bras peu de temps avant le début du pilonnage. C'est bien

15 cela?

16 Réponse: Juste avant le début du pilonnage.

17 Question: Et vous nous avez dit que, lorsque le pilonnage a commencé, la

18 colonne de réfugiés s'est divisée en deux et s'est dirigée dans deux

19 directions différentes, n'est-ce pas?

20 Réponse: Oui, oui.

21 Question: Ou êtes-vous allée vous-même?

22 Réponse: Nous nous sommes arrêtés là, et les deux jeunes filles sont

23 restées là, vivantes. Les forces de police nous ont fait retourner vers

24 Broje -c'est le nom du village- et nous sommes restés là dans un pré.

25 Question: Votre sœur était-elle là, dans le groupe avec vous, avec votre

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1 bébé?

2 Réponse: Ma sœur est allée vers le village de Teshilla. Je n'ai plus

3 jamais revu les enfants depuis ce moment-là, car ma sœur a pris la

4 direction du village de Teshilla.

5 Question: Donc, pour résumer, vous-même, votre sœur et vos trois enfants

6 n'êtes pas allés au même endroit? Vous avez été séparés, n'est-ce pas?

7 Réponse: Oui, oui.

8 Question: Je regrette d'être contraint de vous poser cette question, mais

9 suite à cet incident, avez-vous jamais revu votre bébé?

10 Réponse: Mon bébé? Non, non. Il est mort. Il n'avait pas de quoi survivre.

11 Il n'y avait rien pour le nourrir.

12 Question: Vous avez obtenu ce renseignement de votre sœur plus tard,

13 n'est-ce pas?

14 Réponse: Oui. Après la guerre, ma sœur m'a dit que le bébé était mort

15 parce que je n'étais pas là pour l'allaiter, personne ne pouvait

16 l'allaiter à ma place, donc le bébé est mort.

17 M. Ryneveld (interprétation): Suite à cet incident, à ce pilonnage,

18 qu'est-il arrivé? Je sais que la colonne s'est scindée en deux, mais

19 qu'est-il advenu du groupe dont vous faisiez partie?

20 M. Kwon (interprétation): Excusez-moi, Monsieur Ryneveld.

21 M. Ryneveld (interprétation): Je vous en prie.

22 M. Kwon (interprétation): Avant de passer à cette question, pourriez-vous

23 poser au témoin la question de savoir qui était responsable du pilonnage?

24 M. Ryneveld (interprétation): Oui, tout à fait, Monsieur le Juge.

25 Madame le Témoin, savez-vous d'où venait le pilonnage? Vous marchiez, tout

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1 d'un coup des obus sont tombés. D'où provenait le pilonnage?

2 Mme Behrami (interprétation): Le pilonnage venait d'en haut. Il y avait

3 des lumières, des lumières rouges et quand tout cela est tombé sur nous,

4 nous nous sommes dispersés.

5 M. Ryneveld (interprétation): Savez-vous qui était à l'origine du

6 pilonnage?

7 Mme Behrami (interprétation): Eh bien, les Serbes, l'armée, la police.

8 Question: Avez-vous vu des chars ou du matériel militaire qui permettrait

9 de comprendre d'où venaient les obus?

10 Réponse: Oui, oui. Un peu plus loin, mais je ne saurai vous dire à quelle

11 distance, à une demi-heure de marche plus loin, à une demi-heure de marche

12 des collines, ils nous ont pilonnés. Parce que nous nous dirigeons vers

13 Teshilla qui était dans la zone libre, et nous n'avons rien mangé.

14 Question: La colonne se dirigeait-elle dans la direction qui lui avait été

15 imposée au début du pilonnage, ou allait-elle dans une autre direction?

16 Réponse: Nous voulions nous rendre à Teshilla où il y avait moins de

17 monde. Nous voulions rejoindre certaines personnes et on nous avait dit

18 que là-bas, tout était sûr.

19 Question: Parlez-vous de la situation avant le pilonnage?

20 Réponse: C'était avant le pilonnage. Nous voulions rejoindre d'autres

21 personnes dont le village de Teshilla, et le pilonnage a scindé la colonne

22 en deux. C'est à ce moment-là que ma sœur est partie avec mes deux filles.

23 Question: J'ai compris cela, Madame le Témoin. Donc ce village de Teshilla

24 que vous vouliez atteindre, était-il dans une autre direction que...

25 Réponse: Dans la direction de Skenderaj.

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1 Question: Est-ce la direction que les Serbes qui vous escortaient

2 souhaitaient vous voir emprunter ou était-ce dans une autre direction?

3 Réponse: C'était dans la direction où nous voulions aller parce que les

4 Serbes souhaitaient que nous nous dirigeons vers l'Albanie, mais ils ne

5 nous permettaient pas d'aller dans la direction où nous voulions aller, et

6 alors ils ont commencé à pilonner.

7 Question: Donc ce pilonnage a eu pour effet que, finalement, vous avez

8 pris le chemin de l'Albanie au lieu du chemin que vous souhaitiez

9 emprunter précédemment. C'est bien cela?

10 Réponse: Nous voulions aller dans la direction que nous avions choisie. Et

11 ils ont commencé à pilonner.

12 Question: Suite au pilonnage, êtes-vous allés dans la direction où vous

13 souhaitiez aller?

14 Réponse: Non, non. Ils nous ont fait rebrousser chemin et ils nous ont

15 fait partir dans la direction qu'ils voulaient que nous empruntions,

16 c'est-à-dire celle de l'Albanie.

17 Question: Je vois. Combien de temps a duré le pilonnage?

18 Réponse: Le pilonnage a duré à peu près 15 minutes. Nous sommes restés

19 allongés sur le sol face contre terre pendant une quinzaine de minutes,

20 jusqu'à la fin du pilonnage, et lorsque le pilonnage a cessé, on nous a

21 forcés d'aller dans l'autre direction qui n'était pas celle que nous

22 souhaitions suivre. A ce moment-là, nous nous sommes arrêtés dans un pré

23 pour nous reposer.

24 Question: A la fin du pilonnage, avez-vous vu d'autres personnes arriver,

25 qui portaient un uniforme?

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1 Réponse: Des policiers serbes, des soldats serbes.

2 Question: Vous rappelez-vous la couleur ou l'aspect de l'uniforme que

3 portaient ces hommes?

4 Réponse: Non, non. Je ne me souviens pas parce que j'étais très

5 désorientée. Tout le long de la route, il y avait des policiers et des

6 soldats serbes.

7 Question: Quelqu'un est-il mort en raison de ce pilonnage, quelqu'un que

8 vous connaîtriez personnellement?

9 Réponse: Je les connaissais. Il y avait une femme accompagnée de deux

10 enfants qui est morte à cet endroit, mais je ne les connaissais pas.

11 Question: Lorsque ces personnes, que vous avez appelées -je crois- des

12 policiers, lorsque ces policiers supplémentaires sont arrivés, vous

13 rappelez-vous ce qu'ils ont fait? Des hommes ont-ils rejoint votre colonne

14 de réfugiés?

15 Réponse: Oui. Quand on nous a imposés d'aller dans l'autre direction,

16 Rexhep Tahci et Haxhi Thaci, deux hommes se sont joints à nous.

17 Question: Qu'est-il advenu de ces hommes?

18 Réponse: Je me suis approché d'eux, je leur ai demandé dans quelle

19 direction nous nous dirigions parce que je tenais à retrouver mes enfants.

20 Question: Quelque chose est arrivé à ces deux personnes?

21 Réponse: Nous voulions aller à Izbica, et là, on nous a volé tout ce qu'on

22 possédait. Ils ont commencé à appeler des noms en disant: "Où est Haxhi

23 Thaci?", et ils nous frappaient. Les enfants ont commencé à pleurer et les

24 hommes étaient allongés sur le sol.

25 Question: Quels hommes?

Page 1070

1 Réponse: Haxhi et Rexhep.

2 Question: Avez-vous vu si quelque chose de particulier est arrivé à ces

3 deux hommes?

4 Réponse: Oui. J'étais à ce moment-là dans le convoi, je donnais la main à

5 mes deux enfants et des coups de feu ont été tirés. Ils les ont abattus.

6 Question: Vous dites: "Ils les ont abattus". Qu'entendez-vous par "ils"?

7 Réponse: Les policiers.

8 Question: Quel effet a eu cette exécution sur vous-même et les enfants qui

9 vous accompagnaient, s'il a eu un quelconque effet?

10 Réponse: Les choses sont devenues plus difficiles pour nous, nous ne

11 savions pas où aller. Lorsque nous avons vu qu'ils se sont fait tuer, nous

12 ne savions plus où aller. Nous étions accompagnés d'enfants. Je ne sais

13 pas comment décrire la situation. C'était terrible!

14 Question: Vous avez déclaré qu'on vous avait volé tout ce que vous aviez

15 sur vous et qu'on vous a insulté. Que vous a-t-on volé à vous?

16 Réponse: Ils ont pris de l'argent à des femmes. Je ne parle pas de moi-

17 même. Mais ils nous ont volés, ils nous ont insulté, et ils nous ont

18 ensuite dirigé de la direction de Klina.

19 Question: Ont-ils reçu de l'argent?

20 Réponse: Quand ils nous ont dirigés vers Klina, il y avait de la boue et

21 un peu d'eau dans le ruisseau. Dans le village de Jashenica, il n'y avait

22 que trois femmes à cet endroit, et deux chars dont l'un était devant,

23 l'autre derrière. Il y en avait un autre au milieu. Et ils ont voulu nous

24 écraser avec leurs chars.

25 Question: L'ont-ils fait?

Page 1071

1 Réponse: Oui. Sur la route, nous étions en bas, au niveau du ruisseau.

2 Question: Quand vous dites qu'on vous a volé, que voulez-vous dire par là?

3 Que vous a-t-on pris à vous?

4 Réponse: J'étais là, ils étaient allongés sur le sol, sur la route, et ils

5 m'ont dit en albanais, parce que je ne comprends pas le serbe, ils ne

6 parlaient donc pas serbe, il y en avait un qui parlait albanais et qui m'a

7 dit: "Tu dois me donner 1.000 marks si tu veux sauver ta famille".

8 Ensuite, ils ont dit qu'il fallait leur donner 5.000 marks pour sortir du

9 convoi; mais nous ne pouvions rien faire, nous n'étions que des femmes et

10 des enfants.

11 Question: Je vois. Vous nous avez dit qu'on vous avait ordonné d'aller

12 dans la direction de Klina. Etes-vous arrivés à Klina dans ce convoi?

13 Avez-vous marché à pied jusqu'à Klina?

14 Réponse: Non, non. Nous avons marché dans la direction de Klina et nous

15 sommes arrivés à Brojë puis à Jashenica. Et à Jashenica, ils ont essayé de

16 nous écraser avec leurs chars.

17 Question: Oui, mais pendant tout le chemin, après avoir marché autant,

18 êtes-vous finalement allés dans la direction de l'Albanie?

19 Réponse: Non.

20 Question: Où êtes-vous allés?

21 Réponse: Ils ont pris 150 marks, ils nous ont pillés, ils ont pris

22 d'autres choses à d'autres femmes, et ensuite ils nous ont obligés à aller

23 vers Klina.

24 Question: Mais depuis l'endroit où vous étiez, Klina était-il dans la

25 direction de l'Albanie ou pas?

Page 1072

1 Réponse: Oui, oui, oui, c'était dans la direction de l'Albanie. Cela

2 s'appelle Klina, Klina e Begut.

3 Question: Une fois que vous êtes arrivés à Klina...

4 Réponse: Quand nous sommes arrivés à Klina, on nous a forcés à rebrousser

5 chemin parce qu'ils brûlaient un moulin à Klina, donc ils ont eu peur. Ils

6 nous ont obligés à retourner en arrière avec nos enfants. Nous avons

7 couvert une centaine de mètres et ils nous ont arrêtés en nous disant: "Où

8 allez-vous?". Nous avons dit que nous voulions mettre les enfants à

9 l'abri. Ils ne voulaient pas nous le permettre. Nous avons donc dû nous

10 rendre jusqu'au poste de police de Klina, et à ce moment-là la colonne a

11 été arrêtée. Ils ne nous ont pas permis de retourner chercher nos enfants.

12 Moi, je suis retournée, je suis retournée vers Klina qui était en flammes.

13 Il y avait ce poste de police...

14 Question: Je comprends que ce moment à Klina a été un moment de grande

15 confusion. Avez-vous fini par vous diriger vers un autre village ou une

16 autre ville?

17 Réponse: Oui. A ce moment-là, à partir de Klina, nous sommes allés à

18 Djakovica. Nous avons passé une nuit sur la route à cet endroit. Ils nous

19 ont dits simplement de rester où nous étions, et tôt le lendemain matin,

20 des hommes de Klina nous ont rejoints. Le convoi est devenu donc encore

21 plus long parce que les gens de Klina nous ont rejoints. Et nous avons

22 marché toute la journée. Et vers le début de la soirée, un habitant de

23 Kraljane nous a donné un peu de nourriture parce que nous ne pouvions pas

24 aller jusqu'à l'Albanie sans rien manger et sans rien boire.

25 Question: Vous dites: "Ils nous ont dit d'aller à Gjakova". Qui représente

Page 1073

1 ce "ils"? S'agit-il toujours de ces mêmes hommes serbes qui vous

2 escortaient?

3 Réponse: C'étaient les mêmes Serbes, toujours les mêmes, des soldats

4 serbes qui nous ont escortés pendant tout le trajet sur la route.

5 Question: En chemin, avez-vous reçu le message de quelqu'un au nom de

6 l'UCK?

7 Réponse: Je ne comprends pas ça.

8 Question: Je vais revenir un peu en arrière dans ce cas. En fin de compte,

9 suis-je en droit de comprendre que vous avez été escortés jusqu'à la

10 municipalité de Djakovica.

11 Vous hochez la tête?

12 Réponse: Oui.

13 Question: Et pendant que vous marchiez vers le village de Glodjane… C'est

14 bien le nom du village: vous le connaissez peut-être et je ne le prononce

15 pas bien: Glodjane?

16 Réponse: Ils nous ont dirigés vers Djakova; ensuite, nous nous sommes deux

17 nuits à Kraljane. Après quoi, nous sommes allés dans un autre village où

18 nous avons vécu un peu plus en sécurité; c'était le village de Glodjane.

19 Question: Alors que vous alliez vers Glodjane, avez-vous reçu un message

20 de quelqu'un qui vous disait d'aller dans cette direction?

21 Réponse: Oui, un habitant de Kraljane est arrivé et nous a dit d'aller à

22 Kraljane.

23 Question: Vous a-t-il dit pourquoi vous devriez agir de la sorte? Vous a-

24 t-il dit de qui provenait le message qu'il était en train de vous

25 transmettre?

Page 1074

1 Réponse: Il nous a dit d'aller à Kraljane et qu'on allait nous donner du

2 pain, qu'on allait pouvoir nous reposer. Parce qu'il nous fallait une

3 semaine pour atteindre l'Albanie et nous n'avions rien à boire et rien à

4 manger.

5 Question: Saviez-vous que l'UCK opérait dans cette région?

6 Réponse: Non, non. Je ne savais rien de cela.

7 Question: Que s'est-il passé lorsque vous êtes arrivés à Kraljane?

8 Réponse: Lorsque nous sommes arrivés à Kraljane, nous avons mangé, nous

9 avons bu. Après quoi, ils nous ont forcés à aller jusqu'à Glodjane où nous

10 avons passé quatre jours. Ils ont pilonné ce village continuellement, jour

11 et nuit.

12 Question: Je vais essayer de vérifier que j'ai bien tout compris. Vous

13 avez reçu un message d'un habitant d'un village qui vous disait, au nom de

14 quelqu'un d'autre, qu'il fallait que vous alliez à Kraljane. C'est bien

15 cela?

16 Réponse: Oui.

17 Question: L'habitant de ce village n'était pas une personne portant un

18 uniforme serbe?

19 Réponse: Non, non, c'était un Albanais. Ce n'était pas un Serbe, c'était

20 un Albanais.

21 Question: Très bien. Donc vous vouliez aller à Kraljane: je vous ai bien

22 comprise?

23 Réponse: Oui, oui.

24 Question: Mais vous nous avez dit également que des soldats et des

25 policiers serbes vous escortaient. Eux aussi ont voulu aller à Kraljane?

Page 1075

1 Réponse: Non. Ils nous ont simplement mis sur la route et, une fois qu'ils

2 ont vu que nous allions à Kraljane, ils n'ont pas réagi.

3 Question: Ils vous ont donc autorisés à aller dans la direction que vous

4 souhaitiez. C'est bien cela?

5 Réponse: Oui.

6 Question: Et vous y êtes arrivés, à Kraljane, au moment où Kraljane a été

7 pilonnée?

8 Réponse: Kraljane a été pilonnée et donc nous sommes descendus un peu plus

9 bas vers un village qui s'appelait Glodjane.

10 Question: Avez-vous été alimentés à Kraljane?

11 Réponse: Oui, oui. Il y avait des Albanais à Kraljane, qui n'avaient pas

12 encore quitté leur village, donc il y avait des Albanais qui nous ont

13 donné à manger.

14 Question: Alors, que vous étiez dans ce village, d'autres soldats ou

15 d'autres paramilitaires ont-ils fait leur apparition à bord de véhicules

16 militaires?

17 Réponse: Non, non. Nous ne sommes pas restés longtemps à Kraljane. Deux

18 jours seulement. A Glodjane, nous sommes restés trois jours et il n'y

19 avait pas de soldats. Et après, ils ont pilonné Glodjane le matin, tôt le

20 matin, et ils sont arrivés avec des chars, plein de chars, ainsi que

21 d'autres véhicules. Et nous nous sommes regroupés auprès de l'église de

22 Glodjane, à ce moment-là.

23 Question: Donc nous sommes déjà à Glodjane?

24 Réponse: Oui.

25 Question: Donc vous étiez à Kraljane et vous êtes allés à Glodjane?

Page 1076

1 Réponse: Oui.

2 Question: Et c'est à Glodjane que de nouveaux soldats et des véhicules

3 militaires -je crois vous avoir entendu parler de beaucoup de chars- sont

4 arrivés?

5 Réponse: Oui.

6 Question: Ces hommes en uniforme vous ont-ils expliqué pourquoi ils

7 étaient là?

8 Réponse: Non, non. Ils sont arrivés et nous ont forcés une nouvelle fois à

9 nous diriger vers l'Albanie. Ils ont dit aux gens de Glodjane: "Vous êtes

10 différents, vous êtes de Drenica", parce que la moitié du convoi venait de

11 Drenica. Et ils nous ont dit de ne pas nous mélanger.

12 Question: Donc ils ne voulaient pas que les gens de votre village se

13 mélangent aux habitants de Drenica. C'est bien ce que je dois comprendre?

14 Réponse: Non, parce que les gens de Glodjane sont Albanais aussi, mais ce

15 sont des catholiques. Donc on leur a dit de rester chez eux, dans leurs

16 maisons.

17 Question: Qu'est-il arrivé aux catholiques? Ont-il poursuivi leur chemin

18 avec vous ou sont-ils allés ailleurs?

19 Réponse: Non, non. Ils sont restés là où ils étaient et nous, on nous a

20 dit de retourner sur la route et de retourner à Kraljane. Et quand nous

21 sommes arrivés à Kraljane, le village était brûlé. A ce moment-là, ils

22 nous ont dit d'aller à Klina e Begut.

23 Question: Pour que tout soit clair, à qui pensez-vous lorsque vous dites

24 "ils" et à qui pensez-vous lorsque vous dites "nous"? Je crois vous avoir

25 ont entendu dire "ils nous ont dit". S'agissait-il uniquement du groupe

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1 que vous constituiez, vous, les habitants d'Izbica?

2 Réponse: Non, ils ne savaient pas que nous étions tous d'Izbica. Il y en

3 avait de Drenica et de nombreux villages autour d'Izbica. Ils ne pouvaient

4 pas dire qui venait de quel village.

5 Question: Mais, aux catholiques, on avait dit de rester chez eux. C'est

6 bien ce que vous nous avez dit?

7 Réponse: Oui.

8 M. Ryneveld (interprétation): Je vois.

9 M. le Président (interprétation): Monsieur Ryneveld, lorsque vous trouvez

10 que le moment convient...

11 M. Ryneveld (interprétation): J'en suis au bas du paragraphe 16. J'aurais

12 encore deux questions à poser. Après quoi, je reprendrai après le

13 déjeuner.

14 Vous nous avez cité les localités que vous avez traversées sur votre

15 chemin. Est-ce que vous avez traversé de plus petits villages sur votre

16 chemin, dont vous ne connaissiez peut-être pas le nom?

17 Réponse: Oui, nous avons traversé de nombreux villages, mais je ne connais

18 pas le nom de ces villages.

19 Question: Et pourriez-vous nous dire dans quel état étaient ces villages

20 au moment où vous les avez traversés?

21 Réponse: Eh bien, c'était dangereux. En effet, des gens sortaient de

22 Kraljane. 300 personnes. Ensuite, on nous a dit de revenir sur Klina, je

23 ne les ai jamais revus, mais j'ai vu un homme qui avait été séparé de sa

24 femme, et il a été abattu.

25 Question: Pendant que vous effectuiez cette marche forcée, avez-vous à un

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1 quelconque moment essayé de vous arrêter pour vous reposer?

2 Réponse: Pendant la journée, non. Ils ne nous laissaient jamais nous

3 reposer pendant la journée, ils nous disaient de continuer à avancer. De

4 nombreux véhicules, de nombreux chars nous accompagnaient, mais pendant la

5 nuit, oui.

6 Question: Donc, pendant la journée, on ne vous permettait pas de vous

7 arrêter?

8 Réponse: Non.

9 M. Ryneveld (interprétation): Merci.

10 Je crois, Monsieur le Président, que le moment serait peut-être approprié

11 pour faire une suspension d'audience.

12 M. le Président (interprétation): Avant de suspendre l'audience, j'aurais

13 aimé évoquer deux questions administratives.

14 Premièrement, l'enregistrement vidéo, les pièces 11, et 13 à 16, les

15 enregistrements vidéos qui ont été évoqués la semaine dernière. Avec

16 l'accord des amici curiae, il a été proposé de visionner ces

17 enregistrements vidéo qui font 3 heures 20 minutes, mais sans commentaire.

18 Et il a été proposé que nous le fassions en dehors du prétoire.

19 L'accusé a eu accès à ces vidéos, à ces enregistrements vidéo, mais il

20 fait objection à ce que ces vidéos ne soient pas montrées en public. Il

21 estime en effet qu'ils font partie des éléments de preuve et qu'ils

22 devraient être diffusés publiquement.

23 Nous nous sommes penchés sur cette objection et nous ne pensons pas que

24 cette objection soit valable. Nous ne voyons pas pourquoi ces pièces

25 devraient être diffusées en public. Bien entendu, elles font partie du

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1 dossier, du compte rendu. La question est uniquement de savoir quand nous

2 allons les visionner. Nous sommes arrivés à la conclusion qu'il serait

3 judicieux que nous les visionnions en privé, ce que nous allons faire, et

4 nous n'allons pas perdre de temps précieux dans le prétoire.

5 Cependant, si après avoir visionné ces enregistrements, nous estimons

6 qu'il faudrait les diffuser en public, nous prendrons des mesures en

7 conséquence. Première question donc.

8 Deuxième question: l'accusé a demandé, en raison d'une visite de sa

9 famille, le jeudi 7 mars, l'accusé a demandé que nous nous réunissions

10 uniquement le matin de ce jour-là.

11 En raison de difficultés, liées au visa dans ce cas précis, à titre

12 exceptionnel nous ferons en sorte que l'audience n'ait pas lieu selon le

13 même horaire, et nous nous réunirons de 9 heures à 13 heures 45, ce jour-

14 là. Et d'ailleurs, ce sera le cas une bonne partie de la semaine en

15 question, mais cela ne doit en aucun cas constituer un précédent.

16 Nous allons suspendre l'audience et nous nous retrouverons à 14 heures 35.

17 (L'audience, suspendue à 13 heures 5, est reprise à 14 heures 35.)

18 M. le Président (interprétation): Monsieur Milosevic?

19 M. Milosevic (interprétation): Monsieur May, vous ne m'avez pas laissé le

20 temps de faire une observation au sujet de votre décision s'agissant des

21 cassettes vidéos.

22 Que tout soit clair: je ne sais pas quel est le contenu de ces cassettes

23 vidéos, mais j'ai estimé, pour des raisons de principe, qu'il fallait les

24 diffuser et ce, pour une seule raison, à savoir que le procès est public.

25 Donc si ce principe ne tient pas, n'est pas respecté, dans ce cas, ma

Page 1080

1 remarque n'a pas de valeur non plus.

2 S'agissant de la possibilité qui m'aurait été donnée de voir ces

3 cassettes, je n'ai pas eu cette possibilité car lorsque j'ai demandé un

4 lecteur de cassettes pour voir ces vidéos, je ne l'ai pas reçu.

5 Donc la seule raison sur laquelle je me suis fondé pour demander la

6 diffusion de ces cassettes, c'était le principe selon lequel lorsqu'un

7 procès est public, il convient que le public puisse voir les éléments de

8 preuve.

9 Deuxième point, j'ai tenté hier de contacter par téléphone un certain

10 nombre de mes collaborateurs et aucun d'entre eux n'a pu me répondre, la

11 ligne ne fonctionnait pas. J'ai donc de grandes difficultés de

12 communication. Je suis dans l'incapacité d'obtenir quelque élément que ce

13 soit par d'autre voie que le téléphone. Donc je tiens à vous informer que

14 si, par la suite, lorsque des témoins sont interrogés et que je ne peux

15 pas entrer en contact avec ceux qui m'aideraient à préparer les contre-

16 interrogatoires, je vous demanderai un temps supplémentaire pour la

17 préparation de ces contre-interrogatoires. C'est tout. Merci.

18 M. le Président (interprétation): S'agissant du premier point que vous

19 avez évoqué, à savoir la diffusion des cassettes vidéo, comme je l'ai déjà

20 dit, nous avons tenu compte de votre demande qui demandait que ces

21 cassettes vidéo soient rendues publiques. Nous avons rendu notre décision.

22 Elles seront examinées par les Juges mais pas par le public.

23 Quant à votre deuxième point, s'agissant des communications téléphoniques,

24 nous examinerons cette question et vous pourrez en traiter lors de la

25 prochaine audience où nous parlerons des questions administratives.

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1 Monsieur Ryneveld, vous avez la parole.

2 M. Ryneveld (interprétation): Merci, Monsieur le Président.

3 Je suis arrivé au paragraphe 17 du résumé de la déposition de ce témoin.

4 Madame le Témoin, avant la pause déjeuner, vous avez parlé de l'itinéraire

5 plus sûr que vous avez suivi pour atteindre la frontière. D'après vous,

6 entre le moment où vous avez quitté le village d'Izbica, combien de temps

7 s'est écoulé jusqu'à votre arrivée à la frontière albanaise?

8 Mme Behrami (interprétation): Six jours à peu près.

9 Question: A part cette occasion dont vous nous avez parlé, où un

10 villageois de Glodjane ou de Klina -je ne me souviens plus très bien- vous

11 a donné de la nourriture, avez-vous reçu des vivres à quelque moment que

12 ce soit, ou avez-vous pu en tout cas vous alimenter?

13 Réponse: Lorsque nous sommes arrivés à Klina, comme je l'ai déjà dit, j'ai

14 dit que je ne pouvais plus marcher. Je leur ai dit: "Où est-ce que vous

15 nous emmenez?". Ils se sont moqués de nous et nous ont donné un peu de

16 pain, comme pour se moquer davantage de nous. Après quoi j'ai dit: "Je ne

17 peux plus marcher, nous ne pouvons plus marcher", et c'est à ce moment-là

18 qu'ils nous ont dirigé vers Gjakova où nous avons passé une nuit et avons

19 reçu de quoi manger.

20 Question: Qui vous a donné cette nourriture?

21 Réponse: La police serbe. Ils ne cessaient de se moquer de nous.

22 Question: En chemin, vous avez traversé un certain nombre de villages

23 avant d'arriver au poste-frontière de Djakovica. Pouvez-vous nous dire

24 quels étaient ces villages que vous avez traversé, des villages serbes,

25 des villages mixtes, des villages albanais? Le savez-vous?

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1 Réponse: Non, je ne sais pas, car je n'étais jamais allée dans ces

2 villages auparavant, mais je sais que nous passions toute la journée à

3 marcher et lorsque la nuit arrivait, nous nous reposions un peu. Pendant

4 la journée, ils ne nous autorisaient pas à nous asseoir ou à nous arrêter,

5 donc je ne sais pas parce que je n'ai jamais... Je ne suis jamais allée

6 dans ces villages avant.

7 Question: La plupart de ces villages que vous avez traversés étaient-ils

8 intacts ou endommagés?

9 Réponse: Ils n'étaient pas intacts. Certains étaient brûlés, il y en avait

10 où certaines parties du village étaient brûlées, d'autres pas, vous voyez.

11 Question: Aviez-vous sur vous des documents d'identité lorsque vous avez

12 quitté votre village d'Izbica?

13 Réponse: Je n'avais rien sur moi, j'ai tout laissé à la maison et tout a

14 été brûlé.

15 Question: Et qu'en était-il des autres réfugiés qui étaient dans le même

16 convoi que vous? Avaient-ils sur eux des documents d'identité?

17 Réponse: Oui.

18 Question: Pourriez-vous dire ce qui s'est passé à un certain moment

19 s'agissant de ces documents d'identité?

20 Réponse: Quand nous sommes arrivés à Gjakova, en tout cas lorsque nous

21 étions en chemin vers Gjakova, j'ai vu un endroit et ils nous ont

22 rassemblés à un endroit déterminé, je crois que c'était un poste de

23 contrôle, où ils ont examiné tous nos papiers d'identité; et ils nous ont

24 dit que lorsque nous arriverions à la frontière albanaise, nous verrions

25 ce qui se passerait. Donc tous les réfugiés à ce moment-là ont jeté au sol

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1 leurs papiers d'identité, leurs passeports, notamment.

2 Question: A quelle distance se trouve Gjakova de la frontière albanaise?

3 Réponse: Nous avons marché toute la journée.

4 Question: Pendant que vous marchiez vers la frontière, avez-vous vu

5 d'autres forces serbes?

6 Réponse: Beaucoup, tout le long du chemin. Sans arrêt, j'ai vu des forces

7 serbes.

8 Question: Et que faisaient ces hommes? Comment étaient-il disposés?

9 Réponse: Eh bien, ils nous ont dit de poursuivre notre chemin, ils nous

10 ont montré le chemin. On n'a pas osé dire quoi que ce soit. On était

11 fatigués, on avait marché toute la journée sans manger, sans boire, sans

12 rien. On a continué de marcher.

13 Question: Ces forces étaient-elles à pied ou à bord de véhicules?

14 Pourriez-vous nous le dire?

15 Réponse: Certains étaient à pied, d'autres étaient dans des camions. Mais

16 ceux qui étaient à pied, c'est eux qui nous ont dit ceci: "Si vous

17 n'arrivez pas en Albanie d'ici à 6 heures du soir, vous allez devoir

18 retourner là d'où vous venez ".

19 Question: Et est-ce que vous avez réussi à parvenir à la frontière à

20 temps?

21 Réponse: Oui.

22 Question: Est-ce que, par hasard, vous vous souvenez de la ville

23 frontière, de l'endroit où vous avez franchi la frontière?

24 Réponse: C'était à Krumje.

25 Question: Est-ce que vous vous souvenez de la date à laquelle vous avez

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1 franchi la frontière?

2 Réponse: Non, franchement non. Je ne m'en souviens pas.

3 Question: Madame, si l'on vous demandait, comme je vous le demande

4 maintenant, pourquoi avez-vous quitté votre village, qu'est-ce que vous

5 répondriez?

6 Réponse: Parce qu'on a été chassés par la force par des paramilitaires

7 serbes. C'est eux qui nous ont chassés de chez nous.

8 Question: Auparavant, dans le cadre de votre déposition, vous avez dit que

9 vous étiez consciente qu'il y avait des bombardements de l'OTAN avant

10 l'arrivée des forces serbes.

11 Est-ce que les bombardements de l'OTAN ont eu une incidence quelconque sur

12 la décision que vous avez prise de quitter votre village?

13 Réponse: Non.

14 M. Ryneveld (interprétation): Messieurs les Juges, par souci d'équité, je

15 pense, si vous me le permettez, devoir revenir aux paragraphes 1 et 3 du

16 résumé, afin d'apporter des éclaircissements. C'est pour être équitable.

17 Je ne sais pas si l'accusé lit ces résumés, mais je pense que je dois

18 tirer quelques éclaircissements.

19 M. le Président (interprétation): Tout à fait.

20 M. Ryneveld (interprétation): Madame Behrami, auparavant, vous nous avez

21 dit, en réponse à cette question-ci: j'ai demandé si, à un moment donné,

22 votre mari avait été membre de l'UCK; vous avez répondu par l'affirmative.

23 Vous rappelez-vous que je vous ai posé cette question et vous souvenez-

24 vous de votre réponse?

25 Mme Behrami (interprétation): Oui.

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1 Question: Vous avez ajouté qu'il était parti dans les montagnes. Vous vous

2 en souvenez?

3 Réponse: Oui.

4 Question: Plus tard, dans le cadre de votre déposition, vous avez expliqué

5 l'absence des hommes plus jeunes à Izbica par le fait que ces jeunes

6 hommes étaient partis dans les montagnes. C'est bien cela, n'est-ce pas?

7 Réponse: Oui.

8 Question: Vous avez également déclaré que l'UCK se trouvait dans la zone

9 de votre village, mais pas dans le village même, n'est-ce pas?

10 Réponse: Oui. Oui.

11 Question: Vous étiez mariée, n'est-ce pas, à l'époque: est-ce que votre

12 mari vous a expliqué pourquoi il partait pour les montagnes?

13 Réponse: Non, il ne m'a jamais rien dit. Il m'a simplement dit: "Je pars

14 pour la montagne".

15 Question: Est-ce que vous étiez au courant du fait que l'UCK se trouvait

16 aussi dans les montagnes?

17 Réponse: Je ne sais pas. Peut-être que oui. Mais moi, j'étais chez moi;

18 jamais, je n'ai rien vu.

19 Question: Je suppose que vous donc vous êtes partie en Albanie. Est-ce que

20 vous êtes finalement retournée dans votre village, un peu plus tard?

21 Réponse: Oui, après la guerre, nous sommes rentrés.

22 Question: Et à quel moment? Vous souvenez-vous du mois au cours duquel

23 vous êtes rentrés?

24 Réponse: Non, je ne me souviens plus.

25 Question: Est-ce que vous avez passé beaucoup de temps en Albanie?

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1 Réponse: Environ deux mois.

2 Question: Donc quelque deux mois plus tard, à votre retour, est-ce à ce

3 moment-là que vous avez appris ce qui était arrivé à votre mari?

4 Réponse: Oui.

5 Question: Il y avait d'autres hommes qui avaient été laissés derrière

6 vous. Est-ce que vous savez si certains de ces hommes sont morts des

7 suites de ce qui est arrivé par la suite, après votre départ?

8 Réponse: Oui.

9 Question: Est-ce que certains de ces hommes étaient membres de l'UCK?

10 Réponse: Non.

11 Question: Est-ce que vous avez entendu dire qu'il y avait eu des combats

12 entre les forces serbes et l'UCK dans la région d'Izbica, à votre retour?

13 Réponse: Non. Je n'ai rien entendu dire. D'ailleurs, ça ne m'intéressait

14 pas. Moi, j'étais vraiment très triste: mon mari avait été tué, mon fils

15 aussi. Donc ces choses-là ne m'intéressaient vraiment pas.

16 Question: A votre retour, est-ce que vous avez appris ce qui était arrivé

17 des 150 ou 160 hommes qui étaient restés dans le champ, après votre départ

18 à vous?

19 Réponse: Quand je suis rentrée, j'ai vu mon oncle. Il m'a montré ce qui

20 s'était passé. Ils avaient enterré ces hommes. Le 10 mai, mon mari a été

21 tué et il avait été enterré à cet endroit. Et puis, trois jours plus tard,

22 il l'avait déterré et il l'avait emmené ailleurs.

23 Question: Et savez-vous combien d'hommes avaient été tués?

24 Réponse: Aux alentours d'Izbica: 202 hommes. Si je me souviens bien, 165

25 hommes étaient enterrés là.

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1 Question: Il y avait ces hommes qui étaient restés dans le champ après

2 avoir été séparés des femmes. Savez-vous combien de ces hommes ont trouvé

3 la mort?

4 Réponse: Je les connais par leur prénom et par leur nom de famille.

5 Question: Est-ce que vous avez arrêté de compter, ou est-ce que vous savez

6 approximativement combien il y en a, ou est-ce que vous avez énuméré tous

7 ces noms?

8 Réponse: Oui.

9 Question: Pourriez-vous nous le dire Madame?

10 Réponse: Ramush Behrami, Demush Behrami, Borabed (phonétique) Behrami,

11 Muhamet Tahi, Ethem Tahi, Qazim Behrami, Feiz Hoxha, Mustafë Sedin.

12 Question: Une dernière question, Madame. Vous avez parlé de deux vieilles

13 dames qui étaient restées dans une remorque, et puis qui étaient restées

14 aussi dans cette remorque lorsqu'on y avait mis le feu. A votre retour,

15 avez-vous appris ce qui s'était passé avec ces deux femmes?

16 Réponse: Oui, elles ont été brûlées à l'intérieur de la remorque avec tous

17 leurs effets personnels. Il leur était impossible de bouger, ce qui veut

18 dire qu'elles ont été brûlées dans le tracteur.

19 M. Ryneveld (interprétation): Je vous remercie.

20 Je n'ai plus de questions à poser à ce témoin, Monsieur le Président.

21 M. le Président (interprétation): Madame la Greffière, pouvez-vous venir?

22 (Les Juges s'entretiennent avec Mme Ameerali avant de se concerter sur le

23 siège.)

24 M. Ryneveld (interprétation): Monsieur le Président, Messieurs les Juges,

25 avant que ne commence le contre-interrogatoire, je me demande si vous

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1 voulez une copie de la déclaration préalable de ce témoin, pour une raison

2 ou pour une autre.

3 M. le Président (interprétation): Oui, nous aimerions une copie.

4 M. Ryneveld (interprétation): Nous vous la fournirons.

5 M. le Président (interprétation): Merci.

6 Monsieur Ryneveld (interprétation): Si vous les voulez maintenant, nous

7 les avons.

8 M. le Président (interprétation): Oui, Monsieur l'huissier va nous les

9 donner.

10 Monsieur Milosevic, vous pouvez maintenant procéder au contre-

11 interrogatoire du témoin. Nous nous sommes enquis à propos du téléphone.

12 Apparemment, il devrait fonctionner ce soir. Nous allons poursuivre cette

13 discussion demain, mais vous avez maintenant l'occasion de contre

14 interroger ce témoin.

15 (Contre-interrogatoire de Mme Ajmane Behrami, par l'accusé M. Milosevic.)

16 M. Milosevic (interprétation): Je suis désolé que le témoin ait perdu son

17 bébé, mais je me vois dans l'obligation de lui poser un certain nombre de

18 questions.

19 La première question que j'ai commentée avec certains de mes

20 collaborateurs durant la pause vient d'être évoquée précisément à

21 l'instant par le représentant de la partie adverse, la question posée par

22 le Procureur était: "Pour quelle raison votre mari est-il devenu membre de

23 l'UCK en 1999?". C'est ce que le témoin avait dit, je l'avais entendu

24 dire. La réponse faite à cette question a été: "Je ne sais pas.".

25 Donc je reformule cette même question: qui a mis votre mari à l'écart dans

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1 la montagne et si oui, pourquoi?

2 M. Ryneveld (interprétation): Je ne souhaite pas interrompre, mais j'ai

3 une copie des questions et des réponses faites par moi, et 1996 ne

4 figurait pas dans la réponse de ce témoin. Donc avant de contre-interroger

5 une nouvelle fois le témoin sur la base d'une date erronée, je crois de

6 mon devoir d'attirer l'attention de chacun sur ce point.

7 La question était: "-Vous avez dit que votre mari à un certain moment

8 avait été membre de l'UCK. Vous rappelez-vous quand?

9 -Réponse: Avant dans le passé.

10 -Question: Vous rappelez-vous quand exactement?

11 -Réponse: Je ne me souviens pas.

12 -Question: Etait-ce en 1999 ou 1998 où à un autre moment, pouvez-vous nous

13 donner une fourchette de temps plus longue, si vous ne connaissez pas la

14 date exacte?

15 -Réponse: Pas en 1998, mais en 1999."

16 Je pense que je peux aider M. Milosevic en lui rappelant ce fait.

17 M. le Président (interprétation): Je demanderai au témoin de bien vouloir

18 répondre à la question.

19 La question posée par M. Milosevic était la suivante: "Qui a mis votre

20 mari à l'écart dans la montagne?". Et si oui, savez-vous pourquoi? Pouvez-

21 vous répondre?

22 Mme Behrami (interprétation): Parce que ce n'était pas sûr de rester à la

23 maison et il est donc parti, mais personne n'a forcé mon mari à partir.

24 M. Milosevic (interprétation): Je peux poursuivre?

25 M. le Président (interprétation): Oui.

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1 M. Milosevic (interprétation): Une annonce a été faite en public à la

2 télévision au sujet de prétendues fosses communes qui auraient été

3 trouvées dans la région d'Izbica, et des photographies ont été montrées

4 indiquant que ceci n'était pas la vérité. Il y avait des champs à cet

5 endroit, des témoins albanais ont été interrogés et qui ont dit que

6 personne n'avait été tué à cet endroit et encore moins enterré à cet

7 endroit.

8 Avez-vous vu cette émission de télévision ou en avez-vous entendu parlé?

9 Mme Behrami (interprétation): Non, je n'ai rien vu de ce genre, rien

10 entendu de ce genre.

11 Question: Le village d'Izbica compte au total douze maisons?

12 Réponse: Pas douze, mais soixante maisons.

13 M. Milosevic (interprétation): Selon les informations que j'ai obtenues,

14 le village compte 12 maisons et 70 habitants.

15 M. le Président (interprétation): Le témoin a dit "60".

16 M. Milosevic (interprétation): Vous avez dit n'avoir jamais entendu parler

17 d'une quelconque activité de l'UCK dans le secteur où vous habitiez, à

18 savoir Drenica.

19 Mme Behrami (interprétation): En effet.

20 Question: Avez-vous entendu parler d'un homme prénommé "Selim", dont le

21 surnom était "Sultan" et qui venait de votre secteur, qui était l'un des

22 commandants de l'UCK, devenu ensuite général dans le corps de défense du

23 Kosovo? Selim, dit "Sultan".

24 Réponse: J'ai entendu le nom de "Sultan", mais je ne m'intéressais pas à

25 ce genre de choses et je ne le connaissais pas.

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1 Question: Avez-vous entendu parler d'un certain Ushtaka de Prekaza qui est

2 très près de Srbica, qui est également aujourd'hui général dans le corps

3 de défense du Kosovo?

4 Réponse: J'ai entendu le nom, mais je ne m'intéresse pas à ce genre de

5 chose. Je suis la mère de quatre enfants, je n'ai plus de mari, et ce qui

6 m'intéresse, c'est de m'occuper de mes enfants. Rien d'autre ne

7 m'intéresse.

8 Question: Mais je vous interroge au sujet d'un événement survenu avant.

9 Avez-vous entendu parler de ces hommes avant le début de la guerre?

10 Réponse: Je ne sais rien de tout cela.

11 Question: Avez-vous jamais entendu dire qu'il y avait cinq brigades de

12 l'UCK à Drenica? Avez-vous jamais entendu parler de cette information?

13 Réponse: Je ne sais pas combien il y en avait.

14 M. Milosevic (interprétation): Y en avait-il beaucoup ou peu, selon vous?

15 Mme Behrami (interprétation): J'ai dit que je ne savais pas quel en était

16 le nombre.

17 M. Robinson (interprétation): Y avait-il une quelconque brigade de l'UCK

18 dans la région ou pas du tout?

19 Mme Behrami (interprétation): Je ne sais pas s'il y en avait. Je ne suis

20 pas instruite, je ne connais pas ce genre de chose.

21 M. Milosevic (interprétation): Je vais donc sauter un certain nombre de

22 questions. J'ai d'autres questions très concrètes à vous poser.

23 Vous avez dit à plusieurs reprises au cours de l'interrogatoire principal

24 aujourd'hui que, lorsque vous avez quitté Izbica, vous avez marché au

25 total six jours et que, pendant tout ce temps, vous étiez escortée par la

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1 police et l'armée.

2 Mme Behrami (interprétation): Oui.

3 Question: Et puis vous avez dit que, à un certain moment, la colonne dans

4 laquelle vous vous trouviez, qui était escortée par la police et l'armée,

5 a été pilonnée.

6 Réponse: Oui.

7 Question: Vous avez dit que les obus tombaient d'en haut.

8 Réponse: Oui.

9 Question: Donc les obus avaient sans doute été envoyés par des mortiers

10 puisqu'ils tombaient d'en haut. Supposez-vous que la colonne escortée par

11 la police et l'armée, ne pouvait être pilonnée que par l'UCK et pas par

12 l'armée et la police dont des membres escortaient la colonne?

13 Réponse: Pas par l'UCK mais par les Serbes, parce qu'il y avait des chars

14 sur les collines et les chars sont arrivés, nous les avons vus. Ils

15 étaient sur les collines. Et c'est de là que venaient les obus. Nous avons

16 vu les éclairs rouges de tous les côtés.

17 Question: Les chars voulaient neutraliser l'UCK, ceux qui pilonnaient la

18 colonne, ils ne tiraient pas sur vous. Ces obus provenant des chars ne

19 tombaient pas d'en haut, mais l'idée vous est-elle venue que, en fait,

20 vous étiez pilonnés par l'UCK?

21 Réponse: Je ne pensais pas à l'UCK. J'ai dit que ce que j'ai vu est le

22 reflet de la vérité. J'ai dit la vérité au sujet de ce que j'ai vu, alors

23 que j'étais sur cette route.

24 Question: Mais vous paraît-il compréhensible que l'armée et la police

25 pilonnent une colonne qu'accompagnent également des représentants de cette

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1 même police et de cette même armée?

2 Réponse: Ils nous ont dit d'aller à Klinë, mais nous voulions aller à

3 Teshille et c'est à ce moment-là qu'ils ont commencer à pilonner. C'est la

4 raison pour laquelle ils nous ont pilonnés.

5 Question: Etaient-ils tout le temps avec vous, vous l'avez dit à plusieurs

6 reprises, même pour la période suivante?

7 Réponse: Oui, tout le temps de notre marche vers l'Albanie ils étaient

8 avec nous.

9 Question: Vous avez dit ce qui suit -je cite-: "La colonne a été coupée en

10 deux à cause du pilonnage" et la police, après le pilonnage, vous a fait

11 "rebrousser chemin", c'est le mot que vous avez utilisé. Donc la police

12 vous a fait rebrousser chemin, vous a forcés à retourner vers un autre

13 village. C'est ce que vous avez dit.

14 Supposez-vous que la police et l'armée vous ont fait rebrousser chemin

15 afin d'éviter des victimes au sein de la colonne, parce qu'il y avait un

16 pilonnage?

17 Les obus tombent et l'armée, à ce moment-là, vous demande de rebrousser

18 chemin pour vous éviter de mourir. Avez-vous fait cette supposition?

19 Réponse: S'ils pensaient à notre sécurité, ils ne nous auraient pas tiré

20 dessus. Mais en fait, leur volonté, c'était de nous faire partir pour

21 l'Albanie et de nous faire partir du Kosovo. Le pilonnage a divisé la

22 colonne en deux: cinq personnes sont mortes et la seule chose qu'ils

23 voulaient, c'était que nous allions vers l'Albanie.

24 Nous ne voulions pas y aller, le chemin était trop long; nous n'avions

25 rien à manger ou à boire, mais ils voulaient nous faire tous sortir du

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1 Kosovo.

2 Question: Mais il y a un instant, vous avez dit qu'ils vous ont prévenus

3 que si vous n'alliez pas dans la direction qu'ils vous indiquaient, ils

4 vous renverraient chez vous. Autrement dit, ils voulaient simplement

5 assurer votre sécurité. Ils vous ont dit: "Soit vous allez là-bas, soit

6 nous vous forcerons à retourner dans vos villages, chez vous".

7 Réponse: Non, non. C'est quand nous sommes arrivés à la frontière, que

8 nous voulions franchir la frontière à pied; or ça, c'était une demi-heure

9 avant l'arrivée à la frontière. C'est là qu'ils nous ont dit: "Si vous

10 n'arrivez pas à la frontière avant 6 heures, vous devrez tous retourner

11 d'où vous venez, refaire ce long chemin".

12 Question: Vous avez dit que les policiers et les soldats serbes étaient

13 avec vous pendant toute la durée de cette marche?

14 Réponse: Oui.

15 Question: Pourquoi pensez-vous qu'ils se moquaient de vous lorsqu'ils vous

16 ont donné à manger?

17 Réponse: Je ne sais pas à quoi ils pensaient quand ils se moquaient de

18 nous.

19 Question: De quelle façon se moquaient-ils de vous?

20 Réponse: Ils faisaient des plaisanteries sur notre compte, ils se riaient

21 de nous en disant que nous n'étions que des femmes et des enfants,

22 pourquoi n'avions-nous pas d'hommes avec nous? Ils faisaient des

23 plaisanteries à ce sujet.

24 Question: Tout cela, pendant qu'ils vous donnaient à manger?

25 Réponse: Ils ne nous ont pas donné à manger. Ils nous ont donné une miche

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1 de pain qu'ils ont jetée dans notre direction, simplement pour se moquer

2 de nous. Une miche de pain seulement. Ils ne nous ont rien donné, ils ne

3 nous ont pas permis de nous reposer, ils ne nous ont pas laissés un

4 instant pour respirer.

5 Question: Vous avez dit que vous marchiez pendant la journée et que vous

6 vous reposiez la nuit?

7 Réponse: Oui.

8 Question: Vous avez dit que, lorsque vous êtes arrivés au voisinage de

9 Kline, il y avait là-bas des coups de feu, des incendies et qu'on vous a

10 fait rebrousser chemin pour vous éviter de pénétrer dans le village. Vous

11 rappelez-vous quelle était la date ce jour-là?

12 Réponse: Non, je ne me rappelle pas la date. Ils nous ont dit d'aller à

13 Kline, mais comme j'avais laissé trois enfants derrière moi, je voulais

14 retourner.

15 Question: A une question qui vous a été posée, s'agissant de savoir qui

16 vous avait dit d'aller à Djakovica, vous avez répondu: "Les mêmes Serbes

17 que ceux qui nous ont escortés tout le temps".

18 Réponse: Ils ont simplement dit: "Allez à Djakova".

19 Je n'ai pas discuté davantage avec eux. Ensuite, ils nous ont insultés en

20 serbe; moi, je ne comprenais pas ces mots serbes.

21 Question: Puisque les policiers et les soldats vous ont escortés et, à mon

22 avis, protégés pendant que vous traversiez des zones de combat, avez-vous

23 une idée quelconque de l'identité de ceux qui se trouvaient d'un côté et

24 de l'autre dans ces combats? Les combats opposaient-ils l'armée et l'UCK,

25 ou la police et l'UCK? Selon vous?

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1 Réponse: Je ne réfléchissais pas à cela. La seule chose à laquelle je

2 pensais, c'étaient mes enfants, comment sauver leur vie. Je pensais à la

3 route. Je pensais à la façon de les rejoindre. J'avais trois fils qui

4 étaient là-bas et c'est la seule chose à laquelle je pensais.

5 Question: Vous avez dit qu'à Glloxhan, les Albanais qui habitaient à

6 Glloxhan vous ont dit d'y rester. Et vous avez dit que là-bas, il n'y

7 avait pas de combat. Vous avez ajouté que les Albanais qui habitaient à

8 Glloxhan étaient des Albanais catholiques.

9 Je vous pose donc la question suivante puisque vous avez introduit ces

10 éléments: considérez-vous qu'on leur avait dit de rester là-bas parce

11 qu'il n'y avait pas de combat ou parce qu'ils étaient catholiques?

12 Réponse: Je ne sais pas. Je ne sais rien.

13 M. Milosevic (interprétation): A part le fait qu'on leur avait dit de

14 rester là. Ça, en tout cas, vous l'avez dit?

15 M. le Président (interprétation): Oui, c'est ce qu'a dit le témoin.

16 M. Milosevic (interprétation): Vous rappelez-vous un événement survenu en

17 1998, un jour où l'UCK a tué trois Albanais: Sefqet Sumerer (phonétique),

18 Zeina Turajtsha (phonétique) et un autre homme. Trois Albanais tués par

19 l'UCK à Srbica. Vous rappelez-vous cela?

20 Mme Behrami (interprétation): Je ne me rappelle pas et je n'ai pas entendu

21 parler de cela.

22 Question: Personne ne vous a jamais parlé de cela? Pas un mot?

23 Réponse: Personne.

24 Question: Vous rappelez-vous le 5 mars 1998, à Prekaz, c'est-à-dire assez

25 près de l'endroit où vous habitiez, vous rappelez-vous l'attaque du poste

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1 de police au cours de laquelle deux policiers ont été tués et huit

2 gravement blessés? Vous rappelez-vous cela?

3 Réponse: Je ne sais rien de cela, car cela ne m'intéressait pas.

4 Question: Vous rappelez-vous le meurtre de l'Albanais Gashi Mark, le 17

5 juillet 1998, sur la route non loin de Srbica?

6 Réponse: Rien.

7 Question: Vous rappelez-vous l'assassinat en février, le 20 février 1998,

8 entre Srbica et Klina, de Murat Hakaj qui a été tué lui aussi, un Albanais

9 également. Avez-vous entendu parler de son assassinat?

10 Réponse: Je n'en ai pas entendu parler et je ne sais rien à ce sujet.

11 M. Milosevic (interprétation): Avez-vous entendu parler de l'assassinat de

12 la femme de Habije Rameraj, dans un village tout près de Srbica également?

13 Mme Behrami (interprétation): Je n'en ai jamais entendu parler. Je ne suis

14 pas instruite et je ne m'intéressais pas à ce genre de choses. Je ne

15 m'intéressais pas, donc je n'en ai pas entendu parler, je n'ai rien

16 demandé à ce sujet.

17 M. le Président (interprétation): Monsieur Milosevic, il se peut qu'il

18 soit assez peu utile d'interroger le témoin sur ces sujets. Le témoin a

19 déjà dit qu'elle ne savait pas et, comme nous vous l'avons déjà dit, vous

20 pourrez en temps utile présenter des éléments de preuve à ce sujet. Il ne

21 sert pas à grand-chose d'interroger le témoin à ce sujet, puisqu'elle dit

22 ne rien savoir.

23 M. Milosevic (interprétation): Monsieur May, j'ai essayé d'établir au

24 moins un certain nombre de faits, mais ce que je tiens à vous dire, c'est

25 que ce que je viens de dire sort du livre intitulé "Le fond pour le droit

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1 humanitaire", pages 34 à 36 de cet ouvrage. Et les éléments concernant

2 Izbica sont tirés des pages 345 à 352 de cet ouvrage. Donc tout ce que

3 j'ai dit dans mon contre-interrogatoire vient de cet ouvrage. Je tiens à

4 dire que le Procureur manipule les victimes et les témoins, des victimes

5 que le Procureur ne connaît pas et qu'il m'impute à moi, alors qu'il n'a

6 aucun élément pour établir un lien entre moi et ces victimes.

7 Mais de l'autre côté, il a des éléments de preuve très fermes qui montrent

8 que l'armée yougoslave a arrêté les coupables de ces meurtres. A ce sujet,

9 il y avait, provenant de la hiérarchie supérieure, des éléments supérieurs

10 de la hiérarchie, des ordres très clairs et très fermes. Donc je ne

11 souhaite plus poser des questions si elles ne doivent pas recevoir de

12 réponses.

13 M. le Président (interprétation): Non, non! Vous venez de mentionner un

14 document. Vous pouvez soumettre aux Juges ce document, qui l'examineront

15 en temps utile. S'il y a une quelconque question de manipulation de la

16 part du Procureur, nous en traiterons bien entendu, mais cela n'a pas été

17 le cas jusqu'à présent.

18 Ce témoin a donné certains renseignements dans le cadre de sa déposition.

19 Si vous avez des questions à poser au sujet des éléments évoqués par ce

20 témoin, vous pouvez le faire maintenant, sinon nous mettrons un terme à ce

21 contre-interrogatoire.

22 M. Milosevic (interprétation): Je poserai encore une question seulement,

23 la même d'ailleurs que celle qui a déjà été posée par le Procureur.

24 Le Procureur -je n'ai pas pris note, mot pour mot, de ce qu'a dit le

25 Procureur-, mais il a demandé si la fuite de cette colonne avait un

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1 rapport quelconque avec les bombardements de l'OTAN. Je dirais que c'était

2 là la moitié de la question.

3 Pour ma part, je poserai la question de la façon suivante: est-ce que la

4 fuite des membres de cette colonne avait un rapport quelconque avec le

5 fait que des coups de feu aient été tirés sur le territoire où ces

6 personnes habitaient, dans le cadre de combats qui ont opposé l'armée et

7 l'UCK, l'UCK bénéficiant de l'aide de l'OTAN?

8 Mme Behrami (interprétation): Je ne sais pas. Je n'ai vu que des Serbes

9 tirer sur nous parce que l'OTAN ne tirait pas sur nous. Nous n'avions pas

10 la liberté d'aller où que ce soit.

11 M. le Président (interprétation): Maître Tapuskovic, avez-vous des

12 questions à poser?

13 (Questions au témoin, Mme Ajmane Behrami, par l'amicus curiae, M.

14 Tapuskovic.)

15 M. Tapuskovic (interprétation): Monsieur le Président, Messieurs les

16 Juges, vous avez reçu la déclaration préalable du témoin recueillie avant

17 le procès par les représentants du Bureau du Procureur. Dans cette

18 déclaration, le témoin parle des problèmes que les habitants du village

19 dans lequel elle résidait avaient avec la police et l'armée. Si vous me le

20 permettez, j'aimerais poser quelques questions au témoin à ce sujet.

21 En tant qu'être humain, bien sûr, je suis désolé de ce que le témoin a

22 vécu, mais permettez-moi, je vous prie, de poser quelques questions.

23 M. le Président (interprétation): Oui, oui.

24 M. Tapuskovic (interprétation): Madame Behrami, les problèmes que vous

25 avez eus avec la police et l'armée étaient-ils liés au fait que leurs

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1 représentants venaient souvent fouiller votre maison?

2 Mme Behrami (interprétation): Ils ont fouillé souvent notre maison, ils

3 cherchaient des armes et cherchaient à nous prendre de l'argent, ce genre

4 de choses.

5 M. Tapuskovic (interprétation): Un peu plus tôt...

6 M. Robinson (interprétation): Maître Tapuskovic, à quelle page de la

7 déclaration du témoin vous référez-vous?

8 M. Tapuskovic (interprétation): Je parle de la déclaration recueillie le

9 14 mai 1999 par le Bureau du Procureur. La première page de cette

10 déclaration, recueillie le 14 mai 1999 de la bouche de ce témoin.

11 Lorsque vous avez fait cette déclaration, le 14 mai 1999, vous avez dit

12 simplement qu'ils fouillaient votre maison à la recherche d'armes. Vous

13 n'avez pas mentionné d'argent, à ce moment-là?

14 Mme Behrami (interprétation): Ils cherchaient les armes, mais ont

15 également pris de l'argent. Mon mari avait un vieux fusil qui venait de

16 mon arrière arrière-grand-père. Ils l'ont emporté et je ne sais pas où.

17 Question: Très bien, j'ai compris.

18 Est-il exact que, s'ils trouvaient des armes dans les maisons qu'ils

19 fouillaient, c'est seulement à ce moment-là que les hommes de la maison

20 étaient emmenés pour interrogatoire? Et c'est ce qui s'est passé lorsque

21 la police a cherché des armes dans votre maison?

22 Réponse: Oui.

23 Question: Est-il exact que cela a duré plusieurs années jusqu'à l'arrivée

24 de l'UCK dans votre village, qui a contraint la police serbe à vous

25 laisser tranquille?

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1 Réponse: Pour autant que je le sache, nous n'avions pas de base de l'UCK à

2 Izbica. Pas dans notre village, pas à Izbica.

3 Question: Interrogé le 14 mai 1999, vous avez dit ce que je viens de

4 citer. J'ai trouvé ces propos dans votre déclaration et c'est ce que vous

5 avez expliqué à l'époque.

6 Réponse: Je ne comprends pas.

7 Question: Vous avez dit à ce moment-là que les problèmes que vous aviez

8 avec la police ont duré jusqu'à l'arrivée de l'UCK dans votre secteur, qui

9 a forcé la police serbe à vous laisser tranquille. Oui ou non?

10 Réponse: Je n'ai pas dit cela.

11 Question: Est-il exact que votre mari était membre de l'UCK depuis le tout

12 début et qu'il a participé sans cesse aux opérations? Et qu'il faisait

13 partie des formations de l'UCK? C'est ce que vous avez dit aux enquêteurs.

14 Et il était toujours dans des camps avec les autres membres de l'UCK?

15 Réponse: Je ne sais pas. Je ne sais pas. Pendant que nous étions là-bas,

16 il n'était pas membre de l'UCK. Il partait, mais je ne sais pas ce qui

17 s'est passé par la suite.

18 Question: A ce moment-là, le bombardement de l'OTAN a commencé, comme vous

19 l'avez dit. Et tout à l'heure, en réponse à l'interrogatoire principal,

20 vous avez dit qu'une fabrique de munitions à Srbica avait été touchée.

21 Réponse: Oui.

22 Question: Mais avant cela, vous avez dit qu'une antenne également avait

23 été touchée. Pourriez-vous nous expliquer de quelle antenne il s'agit?

24 Quelle antenne a été touchée à ce moment-là dans votre région?

25 Réponse: Je ne sais pas ce que j'ai dit. Pour ce qui est de la fabrique de

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1 munitions, oui, mais pour ce qui est de l'antenne, je ne m'en souviens

2 pas.

3 Question: Mais vous l'avez dit dans cette déclaration préalable. Mais

4 passons.

5 A quelle distance se trouve la fabrique de munitions par rapport à

6 l'endroit où vous habitiez? Est-ce que vous avez ressenti quelque chose

7 suite à ce qui s'est passé à la fabrique de munitions?

8 Réponse: Non. Non, parce que nous sommes à deux heures et demie de là. Je

9 ne savais rien. C'est loin de Skenderaj.

10 Question: Oui, mais deux nuits plus tard, après le début du bombardement

11 de l'OTAN, votre mari est rentré à la maison et il vous a mise en garde.

12 Il vous a dit de vous préparer très rapidement et de partir. Est-ce que

13 c'est exact?

14 Réponse: Oui.

15 Question: Vous a-t-il dit d'emporter de la nourriture avec vous, des

16 vêtements et de vous dépêcher pour partir le plus vite possible?

17 Réponse: Il nous a dit que nous devons simplement sortir de la maison,

18 nous ne pouvions pas aller où que ce soit. Nous avions peur que notre

19 maison ne soit incendiée; nous avions peur de cela.

20 Question: Vous avez parlé des obus qui tombaient, mais auparavant, vous

21 avez dit que la plupart des obus touchaient les montagnes. Apparemment,

22 ils tiraient en direction des montagnes pour contrer les forces de l'UCK.

23 Réponse: Oui.

24 Question: Voilà. J'en ai terminé avec cette question-là.

25 Vous avez dit, dans cette déclaration et en réponse à l'interrogatoire

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1 principal, que vous avez vu Haxhi Thaci et Rexhep Thaci être touchés par

2 une rafale de tir. Vous avez dit qu'une rafale de tir les avait touchés.

3 Vous avez dit que vous avez vu cela?

4 Réponse: Oui.

5 Question: Le fait que des soldats ont tiré? Ou plutôt donc que des soldats

6 ont tiré?

7 Réponse: Il y avait à la fois des soldats et des policiers. Et je n'étais

8 pas en mesure de distinguer. C'était une rafale tirée par une arme

9 automatique. Ils sont tombés par terre. Nous étions des femmes et nous

10 sommes parties, nous avions peur. Je ne sais pas si c'était la police ou

11 des soldats qui avaient ouvert le feu.

12 Question: Mais le 14 mai 1999, dans cette déclaration préalable, vous avez

13 dit à l'enquêteur qu'un membre des forces paramilitaires avait tiré, avait

14 sorti un pistolet et avait tiré une balle à la poitrine de chacun d'entre

15 eux. Est-ce que c'est exact?

16 Réponse: J'ai dit "arme automatique" et les deux ont été touchés en même

17 temps. Je l'ai vu de mes propres yeux.

18 Question: Est-ce qu'on vous a donné lecture de cette déclaration qui a été

19 recueillie par l'enquêteur, le 14 mai? Est-ce qu'on vous a donné lecture

20 de la déclaration que vous avez donnée?

21 Réponse: Oui.

22 Question: A ce moment-là, avez-vous estimé que l'événement avait eu lieu

23 de la façon dont vous l'avez décrit?

24 Il s'agit là de la déclaration donnée le 14 mai, c'est-à-dire quelques

25 mois seulement après l'événement en question.

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1 Réponse: Le 14 mai, qu'entendez-vous par là? Je ne comprends pas.

2 Question: Le 14 mai, vous avez donné une déclaration et vous avez parlé de

3 ce qui vous était arrivé. Je parle du 14 mai 1999, moment où vous étiez en

4 Albanie. Vous avez donc donné une déclaration où vous avez décrit les

5 événements de la façon que je viens de citer. Au moment où on vous en a

6 donné lecture, vous n'avez pas émis d'objection, vous n'avez pas fait de

7 remarque?

8 Réponse: Eh bien, je n'ai pas compris.

9 Question: Très bien. Au moment où vous étiez à Kraljane, quand vous êtes

10 arrivée à Kraljane, dans cette déclaration préalable, vous affirmez qu'à

11 cet endroit-là, ne se trouvaient ni soldats ni policiers serbes.

12 Réponse: Oui.

13 Question: Et vous avez également dit dans votre déclaration, n'est-ce pas,

14 que lorsque vous avez quitté Kraljane, il vous a fallu une heure de

15 Kraljane à Glloxhan et que là, des membres de l'UCK vous ont emmenée par

16 des routes secondaires, en tracteur, et qu'à ce moment-là, vous n'avez pas

17 été touchée par des tirs d'obus. Vous n'avez eu aucun problème au moment

18 où l'UCK vous a escortée?

19 Réponse: Oui, oui.

20 Question: J'aurais encore deux questions.

21 Réponse: Il s'agissait de civils.

22 Question: Vous avez dit que vous n'aviez pas emmené vos documents de votre

23 maison et que vos papiers d'identité étaient restés chez vous et qu'ils

24 avaient brûlé. Est-il exact que vous les aviez...

25 Réponse: (Pas de traduction.)

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1 Question: Vous avez dit dans cette déclaration préalable que, même si vous

2 les aviez avec vous, vous ne les auriez pas remis à la personne qui vous

3 les demandait parce que cette personne-là était un civil, était un

4 Albanais, avant la frontière. Et il vous a avertie du fait que si vous

5 aviez des papiers d'identité avec vous, ils vous seraient confisqués.

6 Réponse: C'étaient des civils, je ne dis pas qu'ils étaient albanais, mais

7 c'étaient des civils, mais on avait l'impression qu'ils étaient des

8 Albanais.

9 Question: Encore une question. Au moment où vous êtes arrivée à la

10 frontière, vous n'avez pas dû attendre, vous avez immédiatement franchi la

11 frontière et on ne vous a absolument pas demandé vos papiers d'identité.

12 Réponse: Oui.

13 M. Tapuskovic (interprétation): Je n'ai pas d'autres questions.

14 (Interrogatoire principal supplémentaire du témoin, Mme Ajmane Behrami,

15 par M. Ryneveld.)

16 M. Ryneveld (interprétation): J'aurais une question supplémentaire qui

17 découle de ces questions et une question d'intendance, si vous me le

18 permettez par la suite.

19 Madame le Témoin, Me Tapuskovic vient de vous poser une question au sujet

20 du fait qu'on ne vous a pas demandé vos papiers d'identité à la frontière.

21 Est-ce que, avant cela, on vous a demandé vos papiers sur la route que

22 vous avez empruntée pour aller à la frontière?

23 Mme Behrami (interprétation): Oui, à Gjakova.

24 Question: Mais au moment où vous êtes arrivée à la frontière, cela avait

25 déjà été fait. Est-ce que c'est ce que vous êtes en train de nous dire?

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1 Réponse: Oui.

2 M. Ryneveld (interprétation): Je n'ai pas d'autres questions.

3 La question d'intendance, si vous me le permettez?

4 M. Robinson (interprétation): Monsieur Ryneveld, si vous me le permettez,

5 j'aimerais féliciter Me Tapuskovic sur la série de questions qu'il a

6 posée. Je crois que, traditionnellement, l'amicus curiae doit se charger

7 de cela. L'accusé, en l'occurrence, n'a pas lu les déclarations

8 préalables.

9 Ce que Me Tapuskovic a essayé de faire, c'est de montrer les discordances

10 qui risquent d'être pertinentes en l'espèce et je crois que c'est le rôle

11 traditionnel de l'amicus.

12 M. Ryneveld (interprétation): Oui, Monsieur le Président. Je suis

13 d'accord. J'ai attiré l'attention de mon éminent confrère là-dessus et

14 j'ai essayé de faire en sorte que les déclarations préalables soient

15 transmises à toutes les parties et c'est la question d'intendance que je

16 souhaitais soulever.

17 M. Robinson (interprétation): Les déclarations préalables devraient

18 devenir des pièces à conviction, Monsieur Ryneveld.

19 M. Ryneveld (interprétation): Oui, précisément. Je ne pense pas qu'elles

20 aient été numérotées. Or, je crois que nous devrions les admettre et les

21 verser au dossier en leur donnant un numéro de pièce à conviction.

22 Mme Ameerali (interprétation): La déclaration de mai 1999 deviendra la

23 pièce 22. Quant à l'autre déclaration d'octobre 2001, il s'agira de la

24 pièce 23 de l'accusation.

25 M. le Président (interprétation): Pour ce qui est du témoin, je crois que

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1 cela nous amène au terme de sa déposition. Nous aimerions vous remercier,

2 Madame, d'être venue déposer devant le Tribunal international. Vous pouvez

3 vous retirer.

4 Mme Behrami (interprétation): Merci.

5 (Le témoin, Mme Ajmane Behrami, est reconduit hors du prétoire.)

6 (Questions relatives à la procédure.)

7 M. le Président (interprétation): Oui, Monsieur Nice?

8 M. Nice (interprétation): Vous avez dit que nous n'aurons pas d'autres

9 témoins tant qu'on n'avait pas réglé les questions administratives, ce qui

10 veut dire que nous n'avons pas de témoin prêt à commencer sa déposition

11 maintenant. Est-ce que vous voulez commencer à parler de ces questions

12 administratives maintenant?

13 M. le Président (interprétation): Oui.

14 M. Nice (interprétation): Nous pourrions tout au moins répertorier les

15 questions à examiner.

16 M. le Président (interprétation): Oui.

17 M. Nice (interprétation): En ce qui concerne les déclarations relevant de

18 l'Article 92bis, une requête a été déposée, je pense, pendant la pause du

19 déjeuner. Je ne sais pas… Je doute que vous ayez eu l'occasion de

20 l'examiner. Nous avons quelques copies, bien sûr, pour faire preuve de

21 courtoisie, mais nous n'attendons pas de vous que vous les lisiez

22 maintenant. Peut-être que nous pourrons reporter cet examen à demain. Nous

23 pouvons peut-être examiner d'autres questions.

24 M. le Président (interprétation): Mais cela va peut-être au-delà de cela

25 car je pense que c'est la première fois que nous devons rendre une

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1 décision. Il serait utile d'avoir à examiner un nombre plus important de

2 déclarations plutôt que de prendre une décision sans avoir vraiment

3 d'éléments sur lesquels la fonder.

4 M. Nice (interprétation): Nous avons présenté une annexe qui énumère les

5 déclarations qui peuvent éventuellement relever du 92bis. Bien sûr, cette

6 question est très vaste et effectivement la démarche adoptée maintenant

7 dans cette partie du procès pourra avoir des retombées sur les autres

8 parties du procès.

9 M. le Président (interprétation): C'est la raison pour laquelle il faut

10 réfléchir à tout ceci à tête reposée. Ce qui serait utile, ce serait des

11 déclarations en tant que telles, mais nous ne les avons pas!

12 M. Nice (interprétation): J'ai oublié cet aspect. Si vous ne les avez pas,

13 bien sûr, c'est une autre question administrative qu'il faudra aborder.

14 C'est qu'il y a les classeurs par lieux ou villages qui sont en train

15 d'être préparés en application d'une indication intérieure donnée par la

16 Chambre qui avait souhaité cela car c'était, de l'avis de la Chambre, une

17 pratique utile.

18 Ces classeurs ont été préparés pour les sites d'exécutions et aussi pour

19 les expulsions. Je crois que ceci a été signifié de façon intégrale. Il y

20 a même des photocopies en couleur quand c'est important.

21 L'accusé ne les aura pas lus. Il y a les amici, bien sûr. Mais nous avons

22 aussi les déclarations relevant du 92bis, ceux qui sont classées par lieu

23 d'exécution ou d'expulsion.

24 Mais vous n'avez pas voulu que nous menions à terme cet exercice; ce qui

25 veut dire que nous nous sommes arrêtés en ce qui concerne la Chambre bien

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1 sûr, donc c'est dans ces circonstances-là que nous n'avons pas pu vous

2 fournir les déclarations du 92bis.

3 Je ne sais pas si nous pourrons, mais je veillerai à ce qu'elles vous

4 soient fournies d'ici demain.

5 Mais ceci nous ramène à un point qu'il serait peut-être utile d'évoquer

6 demain, celui des classeurs. Nous tenons à fournir des documents sous

7 forme utile pour la Chambre, et ceci ne peut se faire que si nous avons

8 des consignes de la part de cette Chambre.

9 M. le Président (interprétation): Un instant, s'il vous plaît, puisque

10 nous parlons des classeurs.

11 (Les Juges se concertent sur le siège.)

12 Pour que nous ne parlions pas dans le vide, je pense qu'il serait

13 préférable que vous nous fournissiez un exemple, un classeur type.

14 M. Nice (interprétation): Oui.

15 M. le Président (interprétation): Nous pourrons l'examiner et nous

16 pourrions y revenir la semaine prochaine, mais je crois qu'il serait utile

17 de voir ce qui est prévu.

18 M. Nice (interprétation): Je sais que les classeurs, tels qu'ils ont été

19 signifiés aux amici et à l'accusé, comprennent des documents que votre

20 Juriste de la Chambre nous a dit n'être pas souhaitables dans ce classeur,

21 à titre officieux. Donc il faudra peut-être revenir à cette question

22 puisqu'il y a là le résumé des événements faits par un enquêteur.

23 Mais je propose cette fois-ci qu'on vous fournisse une copie identique des

24 documents fournis aux amis de la Chambre et à l'accusé. De cette façon,

25 même si vous n'examiniez pas de documents qui pourraient être contraire à

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1 des règles de recevabilité et qui pourraient être peut-être trop

2 contraignants pour vous, vous saurez ce qui est à la disposition des amici

3 et de l'accusé. Je ne sais pas si c'est utile pour vous d'examiner

4 certains de ces documents. Parce que cela montre la facilité ou la

5 difficulté qu'a l'accusé de se préparer à ces différents sujets qui sont

6 abordés au fur et à mesure qu'ils se présentent.

7 Est-ce que nous pourrons le faire cet après-midi? Oui, je pense que nous

8 serons en mesure de le faire.

9 Même si ce processus a été interrompu, je pense que nous pourrons préparer

10 un tel classeur à votre intention, Messieurs les Juges.

11 En ce qui concerne l'Article 92bis en tant que tel, la requête vous sera

12 soumise dès après la fin de cette audience, cet après-midi. Il n'y a pas

13 beaucoup de jurisprudence qui est cité. La signification pratique de la

14 jurisprudence pour l'espèce est peut être très importante, et je suis tout

15 à fait prêt à étoffer mon propos demain matin ou, si vous le décidez, nous

16 pourrons reporter ce sujet jusqu'à ce que la réflexion soit un peu plus

17 avancée.

18 M. le Président (interprétation): Je pense qu'il faut examiner la

19 question. Il faut voir d'abord les déclarations en tant que telles…

20 M. Nice (interprétation): Tout à fait.

21 M. le Président (interprétation): … Avant d'avoir un échange d'arguments

22 et voir aussi quelle est la jurisprudence, la nature de votre requête. A

23 mon avis, la semaine prochaine s'y prêterait bien.

24 M. Nice (interprétation): Permettez-moi d'évoquer d'autres questions

25 pendant que je les ai à l'esprit.

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1 La question du contre-interrogatoire par l'accusé, j'avais promis d'y

2 revenir. Est-ce qu'il vous serait utile que je vous présente notre

3 position?

4 C'est délibérément que nous avons adopté un profil bas. Nous avons décidé

5 de ne pas trop intervenir au moment du contre-interrogatoire pour des

6 raisons assez manifestes. Puisque ceux qui comprennent ces procès savent

7 que ceci ne représente pas un procès comme on en voit à la télévision.

8 Lorsque vous avez des jurés, c'est tout à fait différent. Ici, nous avons

9 des juges professionnels, donc l'intervention n'est pas utile. D'autant

10 que nous avons ici des interprètes. Il y a donc toujours un retard. Si

11 vous voulez intervenir, le moment est passé ou dépassé. Ce n'est pas

12 toujours utile, d'autant que cela peut semer la confusion.

13 Et puis en ce qui concerne ces interventions, nous voulons aussi protéger

14 les témoins de questions qui ne sont pas correctes. Mais, en général, les

15 juges professionnels s'en chargent eux-mêmes.

16 Jusqu'à présent, nous savons aussi que l'accusé, qui n'a pas de défenseur,

17 doit s'y retrouver, doit trouver ses marques pour ce qui est de cette

18 tâche dont il veut s'acquitter lui-même. Et aussi les questions peuvent

19 révéler pas mal de choses s'agissant de ceux qui posent les questions et

20 de ceux qui y répondent.

21 Nous savons, bien sûr, qu'il faut penser à l'effet que ceci aura sur les

22 prochains témoins. D'autant que ce procès fait l'objet de beaucoup de

23 publicité médiatique.

24 Et dans les questions qui sont posées en contre-interrogatoire, il y a

25 beaucoup d'arguments, de commentaires, à notre avis. Et ceci risque

Page 1112

1 d'induire en erreur, de donner une image déformée. Surtout… Bien sûr, vous

2 êtes là, Messieurs les Juges, mais c'est vu aussi par d'autres personnes.

3 Nous nous permettons de suggérer que l'accusé, qui doit maintenant bien

4 comprendre le Règlement, que l'accusé doit être limité à des questions et

5 non pas à des commentaires pour gagner du temps.

6 Je suis conscient des dispositions de l'Article 90 qui concerne le contre-

7 interrogatoire mené par un avocat, par un conseil, et je sais que ces

8 dispositions ont été non pas modifiées mais en tout cas interprétées dans

9 les consignes données à l'accusé. De cette façon-ci, d'une façon qui

10 demande de l'accusé moins de choses qui exigent…, qui posent des exigences

11 moindres envers l'accusé qu'envers un conseil.

12 Vous avez le 90H)ii): "lorsqu'il y a un témoin qui est en mesure de

13 déposer sur un point ayant trait à sa cause…"

14 "Lorsqu'une partie contre-interroge un témoin qui est en mesure de déposer

15 sur un point ayant trait à sa cause, elle doit le confronter aux éléments

16 dont elle dispose qui contredisent ces déclarations". (Fin de citation.)

17 Donc le conseil se trouve sous le coup d'une obligation.

18 Dans l'ordonnance que vous avez rendue, Messieurs les Juges, et qui

19 s'applique à cet accusé-ci, en vertu de l'annexe B, Article 90 "contre-

20 interrogatoire", les choses ont été exprimées différemment. Puisqu'on a

21 dit qu'il avait l'occasion de poser des questions ayant trait à sa cause

22 suivant la thèse qu'il veut défendre.

23 Nous serions grandement aidés manifestement puisque ce n'est pas

24 obligatoire dans ce libellé. La Chambre et nous aussi, nous serions

25 grandement aidés si l'accusé présentait sa cause au témoin; il est à tous

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1 égards tout à fait en mesure de le faire.

2 C'est seulement lorsqu'il y a jonction d'instances que l'accusation et la

3 Chambre sont en mesure de savoir comment traiter les moyens de preuve à

4 suivre, à présenter, ce qui relève du 92bis et ceux qui n'en relèveront

5 pas.

6 S'il y a des contre-interrogatoires très longs sur des éléments qui sont,

7 pourrait-on dire, périphériques, moins centraux, on a constaté que

8 l'accusé ne s'est pas concentré sur les questions-clés, notamment celles

9 de l'expulsion et des actes y afférents.

10 M. Robinson (interprétation): A mon avis, il a bien défendu; il a présenté

11 sa cause peut-être pas de la façon dont vous le dites. Mais en tout cas,

12 moi, je commence à comprendre très clairement quelle est sa ligne de

13 défense, vu les questions qu'il pose.

14 La Chambre a été assez détendue dans l'examen de questions qu'on pourrait

15 considérer comme étant périphériques, mais si nous avons adopté cette

16 attitude, c'est parce que l'accusé se défend lui-même. Mais vous pouvez

17 présenter votre cause à vous de diverses façons parce que, dans le système

18 dont nous venons, c'est présenté d'une façon spécifique, mais ce n'est pas

19 nécessairement nonobstant l'utilisation de termes précis, qui montrent

20 dans quels sens va la stratégie. A mon avis, la défense de l'accusé est

21 tout à fait apparente et la Chambre va peut-être envisager de lui donner

22 d'autres consignes à cet égard.

23 M. Nice (interprétation): Merci de ces indications très utiles. Je me

24 contenterai de dire, outre ce que j'ai déjà dit, qu'il est très important

25 que nous connaissions ceci parce qu'il se peut que certains témoins

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1 déposent et qu'il y ait tel ou tel élément qu'ils ont laissé de côté pour

2 une raison particulière, de savoir si cette raison est contestée ou bien

3 si l'on cherche à trouver un autre moyen d'expression.

4 Voilà, c'est tout ce que je voulais dire en ce qui concerne le contre-

5 interrogatoire.

6 J'ai attiré votre attention sur le libellé de l'ordonnance et la

7 différence qu'il y a peut-être avec le 90H)ii).

8 M. le Président (interprétation): Nous savions manifestement quelle était

9 la teneur de l'article et de l'ordonnance lorsque nous l'avons rendue.

10 Ici, nous avons affaire à un accusé qui se défend lui-même, qui se trouve

11 dans une situation différente de celle dans laquelle se trouve un conseil

12 qui représente les intérêts d'un accusé. L'ordonnance a été confectionnée

13 de façon à répondre à cette circonstance.

14 Nous tenons bien sûr compte de vos remarques, nous les garderons à

15 l'esprit.

16 Comme vient de le dire le Juge Robinson, il se pourrait que nous revenions

17 sur cette question et nous aimerions avoir l'aide des amici à cet égard.

18 Mais en ce qui concerne ce sujet, nous aimerions savoir de leur part

19 quelle devrait être la portée d'un contre-interrogatoire sur des questions

20 autres que celles données directement par le témoin lorsqu'il dépose, et

21 surtout quelle devrait être la portée d'un contre-interrogatoire qui doit

22 être autorisé pour des questions qui concernent, par exemple, l'UCK ou le

23 bombardement de l'OTAN.

24 Nous gardons à l'esprit que l'accusé aura l'occasion, bien sûr, en temps

25 utile, de présenter ses moyens à décharge.

Page 1115

1 Il faut s'interroger sur la portée autorisée, sur l'ampleur du contre-

2 interrogatoire.

3 M. Kay (interprétation): Messieurs les Juges, est-ce que vous voudriez des

4 écritures de notre part sur ce point? Est-ce que ceci pourrait vous aider?

5 C'est tellement important comme sujet qu'il faudrait avoir le temps de

6 s'accorder un certain temps de réflexion plutôt que d'en discuter comme

7 cela, sur le vif.

8 M. le Président (interprétation): Oui. Et si vous décidez de coucher des

9 arguments par écrit, élargissez votre propos à quelque chose qui va plus

10 loin encore. Il faut discuter de la mesure dans laquelle, en procédure

11 pénale internationale, lorsque vous avez le "tu quoque", lorsque vous avez

12 cette défense du "tu quoque", lorsque la partie adverse est donc à blâmer,

13 dans quelle mesure il faut examiner, il faut avancer cette thèse.

14 Certains bureaux ont un avis très strict, très étroit sur la matière et

15 nous aimerions avoir votre avis quant à la bonne démarche à adopter.

16 M. Kay (interprétation): Oui.

17 M. le Président (interprétation): Nous n'avons pas encore exclu de moyen

18 de preuve de question relevant de ce sujet, mais certains pourraient dire

19 que c'est tout à fait sans pertinence, sans intérêt.

20 M. Kay (interprétation): Nous allons faire une étude sur la question et

21 incorporer ces réflexions dans ces écritures pour avoir un examen global

22 de la question.

23 M. le Président (interprétation): Merci.

24 M. Nice (interprétation): Nous avons décidé de ne pas être

25 interventionnistes dans ce type de défense, mais le moment sera venu pour

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1 nous aussi de nous adresser à vous par écrit également.

2 Ce serait peut-être utile, sous réserve de tout ce que j'ai dit cet après-

3 midi. J'ai l'intention de poursuivre ce rôle essentiellement non

4 interventionniste et je pense que c'est bien le rôle qu'attend de nous la

5 Chambre.

6 M. le Président (interprétation): Oui, soyez rassurés que nous sommes tout

7 à fait favorables à cette démarche.

8 M. Nice (interprétation): Merci.

9 M. le Président (interprétation): Ce n'est pas un procès par jury où il

10 est utile d'avoir des conseils qui n'arrêtent de se lever, de se rasseoir

11 pour faire des interventions. Pour nous, c'est sans intérêt. Nous sommes

12 ici dans un Tribunal où il y a des juges professionnels et ceux-ci sont

13 tout à fait à même de déterminer à quel moment une question n'est pas

14 correcte ou est irrecevable.

15 M. Nice (interprétation): Je suis conscient du temps qui s'écoule.

16 Monsieur Boas n'est pas présent et c'est lui qui s'occupe de la partie

17 Croatie/Bosnie de ce procès. Je sais qu'il reste des questions en suspens

18 pour ces parties-là du procès. Il y a surtout la question des délais à

19 respecter pour le dépôt des écritures et la signification des documents.

20 J'aimerais évoquer rapidement un point maintenant et le reprendre de façon

21 plus approfondie demain matin. Ceci revient à ce que Mme la Procureure

22 vous disait en personne à propos de ses engagements: elle prenait des

23 engagements envers vous pour ce qui est des délais à respecter du dépôt

24 des mémoires préalables au procès; et que ceci était subordonné à quelques

25 exigences. On a fait référence à un des articles du Règlement.

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1 Je pense que Mme la Procureure pensait au 65ter-E)i), qui parle du moment

2 où il faudra déposer la version définitive du mémoire préalable au procès,

3 ce qui implicitement veut dire qu'il est possible de déposer des mémoires

4 provisoires.

5 Quoi qu'il en soit, le Procureur avait bien entendu compris qu'il était

6 possible, comme cela s'est fait dans d'autres procès mais aussi dans

7 d'autres circonstances, de présenter des documents à titre provisoire.

8 Je garde vos consignes à l'esprit, Messieurs les Juges, par rapport à ce

9 que vous avez dit au Procureur et aux amici il y a une semaine de cela.

10 Est-ce que je peux demander à la Chambre d'examiner avec le plus grand

11 sérieux ceci, ces deux réalités?

12 Vu ce qu'on demande, ce que l'accusé demande s'agissant des déclarations

13 relevant du 92bis, et à la suite de la décision que vous allez peut-être

14 rendre, il y aura peut-être des retards accusés dans cette partie-ci du

15 procès. Ceci ne nous plaît peut-être pas, mais c'est inévitable. Ça, c'est

16 une réalité; il y en a une autre.

17 Le mémoire préalable au procès dans l'affaire Plavsic/Krajisnik, qui a des

18 liens très étroits à bien des égards avec ce procès, est prévu pour la fin

19 du mois d'avril. Il est bien sûr souhaitable, même important, que

20 l'accusation ait une démarche coordonnée dans ces procès plutôt qu'une

21 démarche désordonnée. Le mémoire concernant Plavsic/Krajisnik ne peut pas

22 être avancé avant cette date et je pense que ce serait très utile pour

23 l'accusation -et ceci pourrait faire l'économie d'appels futurs qui ont

24 surgi dans des procès du même type, là où il y a une grande

25 désorganisation-, je pense qu'il serait utile que nous disposions d'un

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1 mois supplémentaire pour être sûrs de ce que nous présentons, une vue

2 coordonnée du parquet, bien coordonnée sur tous les procès.

3 Il y a aussi des contraintes de temps qui pèsent sur nous. Madame la

4 Procureure l'a dit clairement lorsqu'elle a parlé de listes de témoins

5 provisoires, de mémoires préalables au procès provisoires. Ce sont des

6 documents à ce point importants qu'il faut effectivement beaucoup

7 d'efforts pour essayer de respecter les délais prévus initialement, vu le

8 nombre de documents.

9 J'aimerais avoir la possibilité d'en parler davantage demain matin. Je

10 n'étais pas là hier. Il y a 1.000 autres questions qui m'ont occupé

11 aujourd'hui, qui m'ont empêché d'être dans le prétoire et d'examiner plus

12 avant ces questions, mais j'aimerais pouvoir vous soumettre d'autres

13 arguments demain.

14 Et puis, il y a un sujet tout à fait différent, sujet sur lequel je

15 voudrais intervenir depuis un certain temps. J'en ai parlé à votre Juriste

16 de la Chambre, mais je ne sais pas si j'en ai parlé aux amici.

17 Pourquoi ne pas leur en parler ici, en cette occasion? Ceci concerne les

18 documents qui vont être soumis à la Chambre à la fin de cette procédure, à

19 la fin du procès.

20 La Chambre le sait peut-être, vu les arguments que j'aurai soumis dans ce

21 procès ou dans un autre procès, on a souvent l'impression que les parties

22 à un procès, l'accusation ou, s'il y a une défense, la défense -ici, peut-

23 être en l'occurrence les amici ou ceux qui officient dans la Chambre-,

24 vont fournir des documents qui, s'ils sont similaires, ne sont pas

25 identiques. Ceci soulève deux problèmes intéressants.

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1 D'abord, celui des ressources humaines parce qu'il y a peut-être double

2 emploi.

3 Deuxième problème: des documents qui peuvent avoir un fort effet de

4 persuasion ne seront pas considérés comme persuasifs par l'accusée. Ici,

5 c'est quelquefois l'inverse qui va se présenter: il y a des documents qui

6 risquent de l'aider, des outils d'analyse par exemple. Depuis un certain

7 temps, je me demande, puisque ce procès sera long de toute façon, je me

8 demande s'il est possible que des documents soient préparés qui seraient

9 utiles pour tous et qui pourraient être, disons, des documents communs. Je

10 pense à des chronologies, à des documents qui fournissent des éléments

11 d'analyse, des moyens de preuve au fur et à mesure qu'ils seront

12 présentés. Par exemple, des tableaux du genre de ceux que l'accusé peut

13 utiliser à la fin du procès pour faire ses commentaires, pour présenter

14 des arguments écrits à la Chambre.

15 J'aimerais que vous m'accordiez un certain temps pour vous soumettre ces

16 arguments, mais j'ai besoin pour les étoffer, pour les étayer de certains

17 documents. Je pensais que j'allais vous soumettre tout ceci demain au plus

18 tôt. Demain ou, au plus tard, au cours de la semaine ou la semaine

19 prochaine, peut-être pourrions-nous discuter de cette question? Ce n'est

20 peut-être pas là quelque chose d'impossible, ou peut-être que c'est la

21 seule accusation qui pourrait présenter de tels documents, de temps à

22 autre, à la partie adverse qui pourrait ainsi s'en servir, mais nous

23 sommes ici dans un environnement où il faut faire preuve d'imagination,

24 pour faire preuve aussi d'économie et pour respecter les intérêts de

25 l'accusé.

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1 Ce type de documents, qui nous seraient communs à tous, pourraient être

2 des plus utiles.

3 Est-ce que je pourrais revenir à cette question un peu plus tard?

4 M. le Président (interprétation): Et demain, vous voulez parler d'autre

5 chose?

6 M. Nice (interprétation): Oui, demain, de cela ainsi que de la question de

7 la date des mémoires préalables au procès pour les deux autres parties du

8 procès, Bosnie et Croatie. Puis, j'aimerais aussi avoir un sujet, mais

9 pour celui-là, j'aimerais avoir quelques modèles à vous soumettre.

10 M. le Président (interprétation): Fort bien. Nous vous entendrons sur cela

11 demain matin.

12 Madame la Greffière, s'il vous plaît?

13 (Le Président s'entretient avec la Greffière d'audience.)

14 Nous reprendrons les débats demain matin à 9 heures 30.

15 (L'audience est levée à 16 heures 07.)

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